Accueil du site > Les mille et une nuits > Tome I > Histoire du vizir puni

- Le conte précédent : Histoire du mari et du perroquet


Histoire du vizir puni

« Il était autrefois un roi, poursuivit-il, qui avait un fils qui aimait passionnément la chasse. Il lui permettait de prendre souvent ce divertissement ; mais il avait donné ordre à son grand vizir de l’accompagner toujours et de ne le perdre jamais de vue. Un jour de chasse, les piqueurs ayant lancé un cerf, le prince, qui crut que le vizir le suivait, se mit après la bête. Il courut si longtemps, et son ardeur l’emporta si loin, qu’il se trouva seul. Il s’arrêta, et remarquant qu’il avait perdu la voie, il voulut retourner sur ses pas pour aller rejoindre le vizir, qui n’avait pas été assez diligent pour le suivre de près ; mais il s’égara. Pendant qu’il courait de tous côtés sans tenir de route assurée, il rencontra au bord d’un chemin une dame assez bien faite, qui pleurait amèrement. Il retint la bride de son cheval, demanda à cette femme qui elle était, ce qu’elle faisait seule en cet endroit, et si elle avait besoin de secours :

« Je suis, lui répondit-elle, la fille d’un roi des Indes. En me promenant à cheval dans la campagne, je me suis endormie, et je suis tombée. Mon cheval s’est échappé, et je ne sais ce qu’il est devenu. »

Le jeune prince eut pitié d’elle, et lui proposa de la prendre en croupe ; ce qu’elle accepta.

« Comme ils passaient près d’une masure, la dame ayant témoigné qu’elle serait bien aise de mettre pied à terre pour quelque nécessité, le prince s’arrêta et la laissa descendre. Il descendit aussi, et s’approcha de la masure en tenant son cheval par la bride. Jugez qu’elle fut sa surprise, lorsqu’il entendit la dame en dedans prononcer ces paroles : « Réjouissez-vous, mes enfants, je vous amène un garçon bien fait et fort gras » ; et que d’autres voix lui répondirent aussitôt : « Maman, où est-il, que nous le mangions tout à l’heure ; car nous avons bon appétit ? »

« Le prince n’eut pas besoin d’en entendre davantage pour concevoir le danger où il se trouvait. Il vit bien que la dame qui se disait fille d’un roi des Indes, était une ogresse, femme d’un de ces démons sauvages appelés ogres, qui se retirent dans des lieux abandonnés, et se servent de mille ruses pour surprendre et dévorer les passants. Il fut saisi de frayeur, et se jeta au plus vite sur son cheval. La prétendue princesse parut dans le moment ; et voyant qu’elle avait manqué son coup :

« Ne craignez rien, cria-t-elle au prince. Qui êtes-vous ? Que cherchez-vous ?

— Je suis égaré, répondit-il, et je cherche mon chemin.

— Si vous êtes égaré, dit-elle, recommandez-vous à Dieu, il vous délivrera de l’embarras où vous vous trouvez. »

Alors le prince leva les yeux au ciel... »

Mais, sire, dit Scheherazade en cet endroit, je suis obligée d’interrompre mon discours ; le jour, qui paraît, m’impose silence.

— Je suis fort en peine, ma sœur, dit Dinarzade, de savoir ce que deviendra ce jeune prince ; je tremble pour lui.

— Je vous tirerai demain d’inquiétude, répondit la sultane, si le sultan veut bien que je vive jusqu’à ce temps-là.

Schahriar, curieux d’apprendre le dénouement de cette histoire, prolongea encore la vie de Scheherazade.

La seizième nuit

Dinarzade avait tant d’envie d’entendre la fin de l’histoire du jeune prince, qu’elle se réveilla cette nuit plus tôt qu’à l’ordinaire :

« Ma sœur, dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous prie d’achever l’histoire que vous commençâtes hier ; je m’intéresse au sort du jeune prince, et je meurs de peur qu’il ne soit mangé par l’ogresse et ses enfants. »

Schahriar ayant marqué qu’il était dans la même crainte :

« Hé bien ! sire, dit la sultane, je vais vous tirer de la peine.

« Après que la fausse princesse des Indes eut dit au jeune prince de se recommander à Dieu, comme il crut qu’elle ne lui parlait pas sincèrement et qu’elle comptait sur lui comme s’il eût déjà été sa proie, il leva les mains au ciel, et dit :

« Seigneur, qui êtes tout-puissant, jetez les yeux sur moi, et me délivrez de cette ennemie. »

À cette prière, la femme de l’ogre rentra dans la masure, et le prince s’en éloigna avec précipitation. Heureusement il retrouva son chemin, et arriva sain et sauf auprès du roi son père, auquel il raconta de point en point le danger qu’il venait de courir par la faute du grand vizir. Le roi, irrité contre ce ministre, le fit étrangler à l’heure même.

« Sire, poursuivit le vizir du roi grec, pour revenir au médecin douban, si vous n’y prenez garde, la confiance que vous avez en lui vous sera funeste ; je sais de bonne part que c’est un espion envoyé par vos ennemis pour attenter à la vie de votre majesté. Il vous a guéri, dites-vous ; hé ! qui peut vous en assurer ? Il ne vous a peut-être guéri qu’en apparence, et non radicalement. Que sait-on si ce remède, avec le temps, ne produira pas un effet pernicieux ? »

« Le roi grec, qui avait naturellement fort peu d’esprit, n’eut pas assez de pénétration pour s’apercevoir de la méchante intention de son vizir, ni assez de fermeté pour persister dans son premier sentiment. Ce discours l’ébranla :

« Vizir, dit-il, tu as raison ; il peut être venu exprès pour m’ôter la vie ; ce qu’il peut fort bien exécuter par la seule odeur de quelqu’une de ses drogues. Il faut voir ce qu’il est à propos de faire dans cette conjoncture. »

« Quand le vizir vit le roi dans la disposition où il le voulait :

« Sire, lui dit-il, le moyen le plus sûr et le plus prompt pour assurer votre repos et mettre votre vie en sûreté, c’est d’envoyer chercher tout à l’heure le médecin douban, et de lui faire couper la tête dès qu’il sera arrivé.

— Véritablement, reprit le roi, je crois que c’est par là que je dois prévenir son dessein. »

En achevant ces paroles, il appela un de ses officiers, et lui ordonna d’aller chercher le médecin, qui, sans savoir ce que le roi lui voulait, courut au palais en diligence.

« Sais-tu bien, dit le roi en le voyant, pourquoi je te demande ici ?

— Non, sire, répondit-il, et j’attends que votre majesté daigne m’en instruire.

— Je t’ai fait venir, reprit le roi, pour me délivrer de toi en te faisant ôter la vie. »

« Il n’est pas possible d’exprimer quel fut l’étonnement du médecin, lorsqu’il entendit prononcer l’arrêt de sa mort :

« Sire, dit-il, quel sujet peut avoir votre majesté de me faire mourir ? Quel crime ai-je commis ?

— J’ai appris de bonne part, répliqua le roi, que tu es un espion, et que tu n’es venu dans ma cour que pour attenter à ma vie ; mais pour te prévenir, je veux te ravir la tienne. Frappe, ajouta-t-il au bourreau qui était présent, et délivre-moi d’un perfide qui ne s’est introduit ici que pour m’assassiner. »

« À cet ordre cruel, le médecin jugea bien que les honneurs et les bienfaits qu’il avait reçus lui avaient suscité des ennemis, et que le faible roi s’était laissé surprendre à leurs impostures. Il se repentait de l’avoir guéri de sa lèpre ; mais c’était un repentir hors de saison :

« Est-ce ainsi, lui disait-il, que vous me récompensez du bien que je vous ai fait ? »

Le roi ne l’écouta pas, et ordonna une seconde fois au bourreau de porter le coup mortel. Le médecin eut recours aux prières :

« Hélas ! sire, s’écria-il, prolongez-moi la vie, Dieu prolongera la vôtre ; ne me faites pas mourir, de crainte que Dieu ne vous traite de la même manière ! »

Le pêcheur interrompit son discours en cet endroit, pour adresser la parole au génie :

« Hé bien ! génie, lui dit-il, tu vois que ce qui se passa alors entre le roi grec et le médecin douban, vient tout à l’heure de se passer entre nous deux. »

« Le roi grec, continua-t-il, au lieu d’avoir égard à la prière que le médecin venait de lui faire, en le conjurant au nom de Dieu, lui repartit avec dureté :

« Non, non, c’est une nécessité absolue que je te fasse périr : aussi bien pourrais-tu m’ôter la vie plus subtilement encore que tu ne m’as guéri. »

Cependant le médecin, fondant en pleurs, et se plaignant pitoyablement de se voir si mal payé du service qu’il avait rendu au roi, se prépara à recevoir le coup de la mort. Le bourreau lui banda les yeux, lui lia les mains, et se mit en devoir de tirer son sabre.

« Alors les courtisans qui étaient présents, émus de compassion, supplièrent le roi de lui faire grâce, assurant qu’il n’était pas coupable, et répondant de son innocence. Mais le roi fut inflexible, et leur parla de sorte qu’ils n’osèrent lui répliquer.

« Le médecin étant à genoux, les yeux bandés, et prêt à recevoir le coup qui devait terminer son sort, s’adressa encore une fois au roi :

« Sire, lui dit-il, puisque votre majesté ne veut point révoquer l’arrêt de ma mort, je la supplie du moins de m’accorder la liberté d’aller jusque chez moi donner ordre à ma sépulture, dire le dernier adieu à ma famille, faire des aumônes, et léguer mes livres à des personnes capables d’en faire un bon usage. J’en ai un, entre autres, dont je veux faire présent à votre majesté : c’est un livre fort précieux et très-digne d’être soigneusement gardé dans votre trésor.

— Hé ! pourquoi ce livre est-il aussi précieux que tu le dis ? répliqua le roi.

— Sire, repartit le médecin, c’est qu’il contient une infinité de choses curieuses, dont la principale est que, quand on m’aura coupé la tête, si votre majesté veut bien se donner la peine d’ouvrir le livre au sixième feuillet et lire la troisième ligne de la page à main gauche, ma tête répondra à toutes les questions que vous voudrez lui faire. »

Le roi, curieux de voir une chose si merveilleuse, remit sa mort au lendemain, et l’envoya chez lui sous bonne garde.

« Le médecin, pendant ce temps-là, mit ordre à ses affaires ; et comme le bruit s’était répandu qu’il devait arriver un prodige inouï après son trépas, les vizirs, les émirs, les officiers de la garde, enfin toute la cour se rendit le jour suivant dans la salle d’audience pour en être témoin.

« On vit bientôt paraître le médecin douban, qui s’avança jusqu’au pied du trône royal avec un gros livre à la main. Là, il se fit apporter un bassin, sur lequel il étendit la couverture dont le livre était enveloppé ; et présentant le livre au roi :

« Sire, lui dit-il, prenez s’il vous plaît, ce livre ; et d’abord que ma tête sera coupée, commandez qu’on la pose dans le bassin sur la couverture du livre ; dès qu’elle y sera, le sang cessera d’en couler : alors vous ouvrirez le livre, et ma tête répondra à toutes vos demandes. Mais, sire, ajouta-t-il, permettez-moi d’implorer encore une fois la clémence de votre majesté ; au nom de Dieu, laissez-vous fléchir : je vous proteste que je suis innocent.

— Tes prières, répondit le roi, sont inutiles ; et quand ce ne serait que pour entendre parler ta tête après ta mort, je veux que tu meures. »

En disant cela, il prit le livre des mains du médecin, et ordonna au bourreau de faire son devoir.

« La tête fut coupée si adroitement, qu’elle tomba dans le bassin ; et elle fut à peine posée sur la couverture, que le sang s’arrêta. Alors, au grand étonnement du roi et de tous les spectateurs, elle ouvrit les yeux, et, prenant la parole :

« Sire, dit-elle, que votre majesté ouvre le livre. »

Le roi l’ouvrit, et trouvant que le premier feuillet était comme collé contre le second, pour le tourner avec plus de facilité, il porta le doigt à sa bouche et le mouilla de sa salive. Il fit la même chose jusqu’au sixième feuillet ; et ne voyant pas d’écriture à la page indiquée :

« Médecin, dit-il à la tête, il n’y a rien d’écrit.

— Tournez encore quelques feuillets, » repartit la tête.

Le roi continua d’en tourner, en portant toujours le doigt à sa bouche, jusqu’à ce que le poison, dont chaque feuillet était imbu, venant à faire son effet, ce prince se sentit tout à coup agité d’un transport extraordinaire ; sa vue se troubla, et il se laissa tomber au pied de son trône avec de grandes convulsions... »

À ces mots, Scheherazade apercevant le jour, en avertit le sultan, et cessa de parler :

« Ah ! ma chère sœur, dit alors Dinarzade, que je suis fâchée que vous n’ayez pas le temps d’achever cette histoire ! Je serais inconsolable si vous perdiez la vie aujourd’hui.

— Ma sœur, répondit la sultane, il en sera ce qu’il plaira au sultan ; mais il faut espérer qu’il aura la bonté de suspendre ma mort jusqu’à demain. »

Effectivement, Schahriar, loin d’ordonner son trépas ce jour-là, attendit la nuit prochaine avec impatience, tant il avait d’envie d’apprendre la fin de l’histoire du roi grec, et la suite de celle du pêcheur et du génie.

La dix-septième nuit

Quelque curiosité qu’eût Dinarzade d’entendre le reste de l’histoire du roi grec, elle ne se réveilla pas cette nuit de si bonne heure qu’à l’ordinaire ; il était même presque jour lorsqu’elle dit à la sultane :

« Ma chère sœur, je vous prie de continuer la merveilleuse histoire du roi grec ; mais hâtez-vous, de grâce, car le jour paraîtra bientôt. »

Scheherazade reprit aussitôt cette histoire à l’endroit où elle l’avait laissée le jour précédent :

Sire, dit-elle, quand le médecin douban, ou, pour mieux dire, sa tête, vit que le poison faisait son effet, et que le roi n’avait plus que quelques moments à vivre :

« Tyran, s’écria-t-elle, voilà de quelle manière sont traités les princes qui, abusant de leur autorité, font périr les innocents. Dieu punit tôt ou tard leurs injustices et leurs cruautés. »

La tête eut à peine achevé ces paroles, que le roi tomba mort, et qu’elle perdit elle-même aussi le peu de vie qui lui restait.

Sire, poursuivit Scheherazade, telle fut la fin du roi grec et du médecin douban. Il faut présentement revenir à l’histoire du pêcheur et du génie ; mais ce n’est pas la peine de commencer, car il est jour.

Le sultan, de qui toutes les heures étaient réglées, ne pouvant l’écouter plus longtemps, se leva, et comme il voulait absolument entendre la suite de l’histoire du génie et du pêcheur, il avertit la sultane de se préparer à la lui raconter la nuit suivante.

La dix-huitième nuit

Dinarzade se dédommagea cette nuit de la précédente : elle se réveilla longtemps avant le jour, et appelant Scheherazade :

« Ma sœur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie de nous raconter la suite de l’histoire du pêcheur et du génie ; vous savez que le sultan souhaite autant que moi de l’entendre.

— Je vais, répondit la sultane, contenter sa curiosité et la vôtre. »

Alors, s’adressant à Schahriar :

— Sire, poursuivit-elle, sitôt que le pêcheur eut fini l’histoire du roi grec et du médecin douban, il en fit l’application au génie qu’il tenait toujours enfermé dans le vase.

« Si le roi grec, lui dit-il, eût voulu laisser vivre le médecin, Dieu l’aurait aussi laissé vivre lui-même ; mais il rejeta ses plus humbles prières, et Dieu l’en punit. Il en est de même de toi, ô génie ! si j’avais pu te fléchir et obtenir de toi la grâce que je te demandais, j’aurais présentement pitié de l’état où tu es ; mais puisque, malgré l’extrême obligation que tu m’avais de t’avoir mis en liberté, tu as persisté dans la volonté de me tuer, je dois, à mon tour, être impitoyable. Je vais, en te laissant dans ce vase et en te rejetant à la mer, t’ôter l’usage de la vie jusqu’à la fin des temps : c’est la vengeance que je prétends tirer de toi.

— Pécheur, mon ami, répondit le génie, je te conjure encore une fois de ne pas faire une si cruelle action. Songe qu’il n’est pas honnête de se venger, et qu’au contraire il est louable de rendre le bien pour le mal ; ne me traite pas comme Imama traita autrefois Ateca.

— Et que fit Imama à Ateca ? répliqua le pêcheur.

— Oh ! si tu souhaites de le savoir, repartit le génie, ouvre-moi ce vase ; crois-tu que je sois en humeur de faire des contes dans une prison si étroite ? Je t’en ferai tant que tu voudras quand tu m’auras tiré d’ici.

— Non, dit le pécheur, je ne te délivrerai pas ; c’est trop raisonner : je vais te précipiter au fond de la mer.

— Encore un mot, pêcheur, s’écria le génie ; je te promets de ne te faire aucun mal ; bien éloigné de cela, je t’enseignerai un moyen de devenir puissamment riche. »

L’espérance de se tirer de la pauvreté désarma le pêcheur :

« Je pourrais t’écouter, dit-il, s’il y avait quelque fonds à faire sur ta parole. Jure-moi par le grand nom de Dieu que tu feras de bonne foi ce que tu dis, et je vais t’ouvrir le vase ; je ne crois pas que tu sois assez hardi pour violer un pareil serment. »
Le génie le fit, et le pêcheur ôta aussitôt le couvercle du vase. Il en sortit à l’instant de la fumée, et le génie ayant repris sa forme de la même manière qu’auparavant, la première chose qu’il fit fut de jeter, d’un coup de pied, le vase dans la mer. Cette action effraya le pêcheur :

« Génie, dit-il, qu’est-ce que cela signifie ? Ne voulez-vous pas garder le serment que vous venez de faire ? Et dois-je vous dire ce que le médecin douban disait au roi grec : « Laissez-moi vivre, et Dieu prolongera vos jours ? »

La crainte du pêcheur fit rire le génie, qui lui répondit :

« Non, pêcheur, rassure-toi ; je n’ai jeté le vase que pour me divertir et voir si tu en serais alarmé ; et pour te persuader que je te veux tenir parole, prends tes filets et me suis. »

En prononçant ces mots, il se mit à marcher devant le pêcheur, qui, chargé de ses filets, le suivit avec quelque sorte de défiance. Ils passèrent devant la ville, et montèrent au haut d’une montagne, d’où ils descendirent dans une vaste plaine qui les conduisit à un grand étang situé entre quatre collines.

Lorsqu’ils furent arrivés au bord de l’étang, le génie dit au pêcheur :

« Jette tes filets, et prends du poisson. »

Le pêcheur ne douta pas qu’il n’en prît : car il en vit une grande quantité dans l’étang ; mais ce qui le surprit extrêmement, c’est qu’il remarqua qu’il y en avait de quatre couleurs différentes, c’est-à-dire, de blancs, de rouges, de bleus et de jaunes. Il jeta ses filets, et en amena quatre, dont chacun était d’une de ces couleurs. Comme il n’en avait jamais vu de pareils, il ne pouvait se lasser de les admirer ; et jugeant qu’il en pourrait tirer une somme assez considérable, il en avait beaucoup de joie :

« Emporte ces poissons, lui dit le génie, et va les présenter à ton sultan ; il t’en donnera plus d’argent que tu n’en as manié en toute ta vie. Tu pourras venir tous les jours pêcher en cet étang ; mais je t’avertis de ne jeter tes filets qu’une fois chaque jour ; autrement il t’en arrivera du mal, prends-y garde ; c’est l’avis que je te donne : si tu le suis exactement, tu t’en trouveras bien. »

En disant cela, il frappa du pied la terre, qui s’ouvrit, et se referma après l’avoir englouti.

Le pêcheur, résolu de suivre de point en point les conseils du génie, se garda bien de jeter une seconde fois ses filets. Il reprit le chemin de la ville, fort content de sa pêche et faisant mille réflexions sur son aventure. Il alla droit au palais du sultan pour lui présenter ses poissons…

Mais, sire, dit Scheherazade, j’aperçois le jour ; il faut que je m’arrête en cet endroit.

— Ma sœur, dit alors Dinarzade, que les derniers événements que vous venez de raconter sont surprenants ! J’ai de la peine à croire que vous puissiez désormais nous en apprendre d’autres qui le soient davantage.

— Ma chère sœur, répondit la sultane, si le sultan mon maître me laisse vivre jusqu’à demain, je suis persuadée que vous trouverez la suite de l’histoire du pêcheur encore plus merveilleuse que le commencement, et incomparablement plus agréable.

Schahriar, curieux de voir si le reste de l’histoire du pêcheur était tel que la sultane le promettait, différa encore l’exécution de la loi cruelle qu’il s’était faite.

La dix-neuvième nuit

Vers la fin de la dix-neuvième nuit, Dinarzade appela la sultane, et lui dit :

Ma sœur, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour qui va paraître bientôt, de me raconter l’histoire du pêcheur ; je suis dans une extrême impatience de l’entendre.

Scheherazade, avec la permission du sultan, la reprit aussitôt de cette sorte :

Sire, je laisse à penser à votre majesté quelle fut la surprise du sultan lorsqu’il vit les quatre poissons que le pêcheur lui présenta. Il les prit l’un après l’autre pour les considérer avec attention, et après les avoir admirés assez longtemps :
« Prenez ces poissons, dit-il à son premier vizir, et les portez à l’habile cuisinière que l’empereur des Grecs m’a envoyée ; je m’imagine qu’ils ne seront pas moins bons qu’ils sont beaux. »

Le vizir les porta lui-même à la cuisinière, et les lui remettant entre les mains :

« Voilà, lui dit-il, quatre poissons qu’on vient d’apporter au sultan, il vous ordonne de les lui apprêter. »

Après s’être acquitté de sa commission, il retourna vers le sultan son maître, qui le chargea de donner au pêcheur quatre cents pièces d’or de sa monnaie ; ce qu’il exécuta très fidèlement. Le pêcheur, qui n’avait jamais possédé une si grosse somme à la fois, concevait à peine son bonheur, et le regardait comme un songe. Mais il connut dans la suite qu’il était réel, par le bon usage qu’il en fit en l’employant aux besoins de sa famille.

Mais, sire, poursuivit Scheherazade, après vous avoir parlé du pêcheur, il faut vous parler aussi de la cuisinière du sultan, que nous allons trouver dans un grand embarras. D’abord qu’elle eut nettoyé les poissons que le vizir lui avait donnés, elle les mit sur le feu dans une casserole, avec de l’huile pour les frire ; lorsqu’elle les crut assez cuits d’un côté, elle les tourna de l’autre. Mais, ô prodige inouï ! à peine furent-ils tournés, que le mur de la cuisine s’entr’ouvrit. Il en sortit une jeune dame d’une beauté admirable, et d’une taille avantageuse ; elle était habillée d’une étoffe de satin à fleurs, façon d’Égypte, avec des pendants d’oreille, un collier de grosses perles, et des bracelets d’or garnis de rubis ; et elle tenait une baguette de myrte à la main. Elle s’approcha de la casserole, au grand étonnement de la cuisinière, qui demeura immobile à cette vue ; et, frappant un des poissons du bout de sa baguette :

« Poisson, poisson, lui dit-elle, es-tu dans ton devoir ? »

Le poisson n’ayant rien répondu, elle répéta les mêmes paroles, et alors les quatre poissons levèrent la tête tous ensemble, et lui dirent très-distinctement :

« Oui, oui, si vous comptez, nous comptons ; si vous payez vos dettes, nous payons les nôtres ; si vous fuyez, nous vainquons et nous sommes contents. »

Dès qu’ils eurent achevé ces mots, la jeune dame renversa la casserole, et rentra dans l’ouverture du mur, qui se referma aussitôt et se remit dans le même état où il était auparavant.

La cuisinière, que toutes ces merveilles avaient épouvantée, étant revenue de sa frayeur, alla relever les poissons qui étaient tombés sur la braise ; mais elle les trouva plus noirs que du charbon, et hors d’état d’être servis au sultan. Elle en eut une vive douleur, et se mettant à pleurer de toute sa force :

« Hélas ! disait-elle, que vais-je devenir ? Quand je conterai au sultan ce que j’ai vu, je suis assurée qu’il ne me croira point ; dans quelle colère ne sera-t-il pas contre moi ? »

Pendant qu’elle s’affligeait ainsi, le grand vizir entra, et lui demanda si les poissons étaient prêts. Elle lui raconta tout ce qui lui était arrivé, et ce récit, comme on le peut penser, l’étonna fort ; mais, sans en parler au sultan, il inventa une fable qui le contenta. Cependant il envoya chercher le pêcheur à l’heure même, et quand il fut arrivé :

« Pêcheur, lui dit-il, apporte-moi quatre autres poissons qui soient semblables à ceux que tu as déjà apportés : car il est survenu certain malheur qui a empêché qu’on ne les ait servis au sultan. »

Le pêcheur ne lui dit pas ce que le génie lui avait recommandé ; mais, pour se dispenser de fournir ce jour-là les poissons qu’on lui demandait, il s’excusa sur la longueur du chemin, et promit de les apporter le lendemain matin.

Effectivement, le pêcheur partit durant la nuit, et se rendit à l’étang. Il y jeta ses filets, et les ayant retirés, il y trouva quatre poissons qui étaient, comme les autres, chacun d’une couleur différente. Il s’en retourna aussitôt, et les porta au grand vizir dans le temps qu’il les lui avait promis. Ce ministre les prit et les emporta lui-même encore dans la cuisine, où il s’enferma seul avec la cuisinière, qui commença de les habiller devant lui, et qui les mit sur le feu, comme elle avait fait pour les quatre autres le jour précédent. Lorsqu’ils furent cuits d’un côté, et qu’elle les eut tournés de l’autre, le mur de la cuisine s’entr’ouvrit encore, et la même dame parut avec sa baguette à la main ; elle s’approcha de la casserole, frappa un des poissons, lui adressa les mêmes paroles, et ils lui firent tous la même réponse en levant la tête.

Mais, sire, ajouta Scheherazade en se reprenant, voilà le jour qui paraît, et qui m’empêche de continuer cette histoire. Les choses que je viens de vous dire sont, à la vérité, très singulières ; mais si je suis en vie demain, je vous en dirai d’autres qui sont encore plus dignes de votre attention.

Schahriar, jugeant bien que la suite devait être fort curieuse, résolut de l’attendre la nuit suivante.

La vingtième nuit

Ma chère sœur, s’écria Dinarzade, suivant sa coutume, si vous ne dormez pas, je vous prie de poursuivre et d’achever le beau conte du pêcheur.

La sultane prit aussitôt la parole, et parla en ces termes :

Sire, après que les quatre poissons eurent répondu à la jeune dame, elle renversa encore la casserole d’un coup de baguette, et se retira dans le même endroit de la muraille d’où elle était sortie. Le grand vizir ayant été témoin de ce qui s’était passé :

« Cela est trop surprenant, dit-il, et trop extraordinaire, pour en faire un mystère au sultan ; je vais de ce pas l’informer de ce prodige. »

En effet, il l’alla trouver, et lui fit un rapport fidèle.

Le sultan, fort surpris, marqua beaucoup d’empressement de voir cette merveille. Pour cet effet, il envoya chercher le pêcheur :

« Mon ami, lui dit-il, ne pourrais-tu pas m’apporter encore quatre poissons de différentes couleurs ? »

Le pêcheur répondit au sultan que si sa majesté voulait lui accorder trois jours pour faire ce qu’elle désirait, il se promettait de la contenter. Les ayant obtenus, il alla à l’étang pour la troisième fois, et il ne fut pas moins heureux que les deux autres : car, du premier coup de filet, il prit quatre poissons de couleurs différentes. Il ne manqua pas de les porter à l’heure même au sultan, qui en eut d’autant plus de joie, qu’il ne s’attendait pas à les avoir si tôt, et qui lui fit donner encore quatre cents pièces d’or de sa monnaie.

D’abord que le sultan eut les poissons, il les fit porter dans son cabinet avec tout ce qui était nécessaire pour les faire cuire. Là, s’étant enfermé avec son grand vizir, ce ministre les habilla, les mit ensuite sur le feu dans une casserole, et quand ils furent cuits d’un côté, il les retourna de l’autre. Alors le mur du cabinet s’entr’ouvrit ; mais au lieu de la jeune dame, ce fut un noir qui en sortit. Ce noir avait un habillement d’esclave ; il était d’une grosseur et d’une grandeur gigantesques, et tenait un gros bâton vert à la main. Il s’avança jusqu’à la casserole, et touchant de son bâton un des poissons, il lui dit d’une voix terrible :

« Poisson, poisson, es-tu dans ton devoir ? »

À ces mots, les poissons levèrent la tête, et répondirent :

« Oui, oui, nous y sommes ; si vous comptez, nous comptons ; si vous payez vos dettes, nous payons les nôtres ; si vous fuyez, nous vainquons et nous sommes contents. »

Les poissons eurent à peine achevé ces paroles, que le noir renversa la casserole au milieu du cabinet et réduisit les poissons en charbon. Cela étant fait, il se retira fièrement, et rentra dans l’ouverture du mur, qui se referma et qui parut dans le même état qu’auparavant :

« Après ce que je viens de voir, dit le sultan à son grand vizir, il ne me sera pas possible d’avoir l’esprit en repos. Ces poissons, sans doute, signifient quelque chose d’extraordinaire dont je veux être éclairci. »

Il envoya chercher le pêcheur ; on le lui amena :

« Pêcheur, lui dit-il, les poissons que tu nous as apportés me causent bien de l’inquiétude. En quel endroit les as-tu pêchés ?

— Sire, répondit-il, je les ai pêchés dans un étang qui est situé entre quatre collines, au delà de la montagne que l’on voit d’ici.

— Connaissez-vous cet étang ? dit le sultan au vizir.

— Non, sire, répondit le vizir, je n’en ai même jamais ouï parler ; il y a pourtant soixante ans que je chasse aux environs et au delà de cette montagne. »

Le sultan demanda au pêcheur à quelle distance de son palais était l’étang ; le pêcheur assura qu’il n’y avait pas plus de trois heures de chemin. Sur cette assurance, et comme il restait encore assez de jour pour y arriver avant la nuit, le sultan commanda à toute sa cour de monter à cheval, et le pêcheur leur servit de guide.

Ils montèrent tous la montagne ; et à la descente, ils virent avec beaucoup de surprise une vaste plaine que personne n’avait remarquée jusqu’alors. Enfin ils arrivèrent à l’étang, qu’ils trouvèrent effectivement situé entre quatre collines, comme le pêcheur l’avait rapporté. L’eau en était si transparente, qu’ils remarquèrent que tous les poissons étaient semblables à ceux que le pêcheur avait apportés au palais.

Le sultan s’arrêta sur le bord de l’étang, et après avoir quelque temps regardé les poissons avec admiration, il demanda à ses émirs et à tous ses courtisans s’il était possible qu’ils n’eussent pas encore vu cet étang ; qui était si peu éloigné de la ville. Ils lui répondirent qu’ils n’en avaient jamais étendu parler :

« Puisque vous convenez tous, leur dit-il, que vous n’en avez jamais ouï parler, et que je ne suis pas moins étonné que vous de cette nouveauté, je suis résolu de ne pas rentrer dans mon palais que je n’aie su pour quelle raison cet étang se trouve ici, et pourquoi il n’y a dedans que des poissons de quatre couleurs. »

Après avoir dit ces paroles, il ordonna de camper, et aussitôt son pavillon et les tentes de sa maison furent dressés sur les bords de l’étang.

À l’entrée de la nuit, le sultan, retiré sous son pavillon, parla en particulier à son grand vizir, et lui dit :

« Vizir, j’ai l’esprit dans une étrange inquiétude : cet étang transporté dans ces lieux, ce noir qui nous est apparu dans mon cabinet, ces poissons que nous avons entendus parler, tout cela irrite tellement ma curiosité, que je ne puis résister à l’impatience de la satisfaire. Pour cet effet, je médite un dessein que je veux absolument exécuter. Je vais seul m’éloigner de ce camp ; je vous ordonne de tenir mon absence secrète ; demeurez sous mon pavillon ; et demain matin, quand mes émirs et mes courtisans se présenteront à l’entrée, renvoyez-les, en leur disant que j’ai une légère indisposition, et que je veux être seul. Les jours suivants vous continuerez de leur dire la même chose, jusqu’à ce que je sois de retour. »

Le grand vizir dit plusieurs choses au sultan, pour tâcher de le détourner de son dessein : il lui représenta le danger auquel il s’exposait, et la peine qu’il allait prendre peut-être inutilement. Mais il eut beau épuiser toute son éloquence, le sultan ne quitta point sa résolution, et se prépara à l’exécuter. Il prit un habillement commode pour marcher à pied, il se munit d’un sabre, et dès qu’il vit que tout était tranquille dans son camp, il partit sans être accompagné de personne.

Il tourna ses pas vers une des collines, qu’il monta sans beaucoup de peine. Il en trouva la descente encore plus aisée ; et lorsqu’il fut dans la plaine, il marcha jusqu’au lever du soleil. Alors apercevant de loin devant lui un grand édifice, il s’en réjouit, dans l’espérance d’y pouvoir apprendre ce qu’il voulait savoir. Quand il en fut près, il remarqua que c’était un palais magnifique, ou plutôt un château très fort, d’un beau marbre noir poli, et couvert d’un acier fin et uni comme une glace de miroir. Ravi de n’avoir pas été longtemps sans rencontrer quelque chose digne au moins de sa curiosité, il s’arrêta devant la façade du château et la considéra avec beaucoup d’attention.

Il s’avança ensuite jusqu’à la porte, qui était à deux battants, dont l’un était ouvert. Quoiqu’il fût libre d’entrer, il crut néanmoins devoir frapper. Il frappa un coup assez légèrement et attendit quelque temps ; mais ne voyant venir personne, il s’imagina qu’on ne l’avait point entendu : c’est pourquoi il frappa un second coup plus fort ; mais ne voyant ni n’entendant venir personne, il redoubla : personne ne parut encore. Cela le surprit extrêmement, car il ne pouvait penser qu’un château si bien entretenu fût abandonné :

« S’il n’y a personne, disait-il en lui-même, je n’ai rien à craindre ; et s’il y a quelqu’un, j’ai de quoi me défendre. »

Enfin le sultan entra, et s’avançant sous le vestibule :

« N’y a-t-il personne ici, s’écria-t-il, pour recevoir un étranger qui aurait besoin de se rafraîchir en passant ? »

Il répéta la même chose deux ou trois fois ; mais, quoiqu’il parlât fort haut, personne ne lui répondit. Ce silence augmenta son étonnement. Il passa dans une cour très spacieuse, et regardant de tous côtés pour voir s’il ne découvrirait point quelqu’un, il n’aperçut pas le moindre être vivant…

Mais, sire, dit Scheherazade en cet endroit, le jour, qui paraît, vient m’imposer silence.

— Ah ! ma sœur, dit Dinarzade, vous nous laissez au plus bel endroit !

— Il est vrai, répondit la sultane ; mais, ma sœur, vous en voyez la nécessité. Il ne tiendra qu’au sultan mon seigneur que vous n’entendiez le reste demain.

Ce ne fut pas tant pour faire plaisir à Dinarzade que Schahriar laissa vivre encore la sultane, que pour contenter la curiosité qu’il avait d’apprendre ce qui se passerait dans ce château.

La vingt et unième nuit

Dinarzade ne fut pas paresseuse à réveiller la sultane sur la fin de cette nuit.

Ma chère sœur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous prie, en attendant le jour, qui va paraître bientôt, de nous raconter ce qui se passa dans ce beau château où vous nous laissâtes hier.

Scheherazade reprit aussitôt le conte du jour précédent ; et s’adressant toujours à Schahriar :

Sire, dit-elle, le sultan ne voyant donc personne dans la cour où il était, entra dans de grandes salles, dont les tapis de pied étaient de soie, les estrades et les sofas couverts d’étoffe de la Mecque, et les portières, des plus riches étoffes des Indes, relevées d’or et d’argent. Il passa ensuite dans un salon merveilleux, au milieu duquel il y avait un grand bassin avec un lion d’or massif à chaque coin. Les quatre lions jetaient de l’eau par la gueule, et cette eau, en tombant, formait des diamants et des perles ; ce qui n’accompagnait pas mal un jet d’eau qui, s’élançant du milieu du bassin, allait presque frapper le fond d’un dôme peint à l’arabesque.

Le château, de trois côtés, était environné d’un jardin, que les parterres, les pièces d’eau, les bosquets et mille autres agréments concouraient à embellir ; et ce qui achevait de rendre ce lieu admirable, c’était une infinité d’oiseaux, qui y remplissaient l’air de leurs chants harmonieux, et qui y faisaient toujours leur demeure, parce que des filets tendus au-dessus des arbres et du palais les empêchaient d’en sortir.

Le sultan se promena longtemps d’appartement en appartement, où tout lui parut grand et magnifique. Lorsqu’il fut las de marcher, il s’assit dans un cabinet ouvert qui avait vue sur le jardin ; et là, rempli de tout ce qu’il avait déjà vu et de tout ce qu’il voyait encore, il faisait des réflexions sur tous ces différents objets, quand tout à coup une voix plaintive, accompagnée de cris lamentables, vint frapper son oreille. Il écouta avec attention, et il entendit distinctement ces tristes paroles :
« Ô fortune ! qui n’as pu me laisser jouir longtemps d’un heureux sort, et qui m’as rendu le plus infortuné de tous les hommes, cesse de me persécuter, et viens, par une prompte mort, mettre fin à mes douleurs. Hélas ! est-il possible que je sois encore en vie après tous les tourments que j’ai soufferts ? »

Le sultan, touché de ces pitoyables plaintes, se leva pour aller du côté d’où elles étaient parties. Lorsqu’il fut à la porte d’une grande salle, il ouvrit la portière, et vit un jeune homme bien fait et très richement vêtu, qui était assis sur un trône un peu élevé de terre. La tristesse était peinte sur son visage. Le sultan s’approcha de lui et le salua. Le jeune homme lui rendit son salut, en lui faisant une inclination de tête fort basse ; et comme il ne se levait pas :

« Seigneur, dit-il au sultan, je juge bien que vous méritez que je me lève pour vous recevoir et vous rendre tous les honneurs possibles ; mais une raison si forte s’y oppose, que vous ne devez pas m’en savoir mauvais gré.

— Seigneur, lui répondit le sultan, je vous suis fort obligé de la bonne opinion que vous avez de moi. Quant au sujet que vous avez de ne vous pas lever, quelle que puisse être votre excuse, je la reçois de fort bon cœur. Attiré par vos plaintes, pénétré de vos peines, je viens vous offrir mon secours. Plût à Dieu qu’il dé-pendît de moi d’apporter du soulagement à vos maux, je m’y emploierais de tout mon pouvoir ! Je me flatte que vous voudrez bien me raconter l’histoire de vos malheurs ; mais, de grâce, apprenez-moi auparavant ce que signifie cet étang qui est près d’ici, et où l’on voit des poissons de quatre couleurs différentes ; ce que c’est que ce château ; pourquoi vous vous y trouvez, et d’où vient que vous y êtes seul. »

Au lieu de répondre à ces questions, le jeune homme se mit à pleurer amèrement :

« Que la fortune est inconstante ! s’écria-t-il ; elle se plaît à abaisser les hommes qu’elle a élevés. Où sont ceux qui jouissent tranquillement d’un bonheur qu’ils tiennent d’elle, et dont les jours sont toujours purs et sereins ? »

Le sultan, touché de compassion de le voir en cet état, le pria très-instamment de lui dire le sujet d’une si grande douleur :

« Hélas ! seigneur, lui répondit le jeune homme, comment pourrais-je n’être pas affligé ? et le moyen que mes yeux ne soient pas des sources intarissables de larmes ? »

À ces mots ; ayant levé sa robe, il fit voir au sultan qu’il n’était homme que depuis la tête jusqu’à la ceinture, et que l’autre moitié de son corps était de marbre noir...

En cet endroit, Scheherazade interrompit son discours pour faire remarquer au sultan des Indes que le jour paraissait. Schahriar fut tellement charmé de ce qu’il venait d’entendre, et il se sentit si fort attendri en faveur de Scheherazade, qu’il résolut de la laisser vivre pendant un mois. Il se leva néanmoins à son ordinaire, sans lui parler de sa résolution.

La vingt-deuxième nuit

Dinarzade avait tant d’impatience d’entendre la suite du conte de la nuit précédente, qu’elle appela sa sœur de fort bonne heure :

Ma chère sœur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie de continuer le merveilleux conte que vous ne pûtes achever hier.

— J’y consens, répondit la sultane ; écoutez-moi :

Vous jugez bien, poursuivit-elle, que le sultan fut étrangement étonné quand il vit l’état déplorable où était le jeune homme :
« Ce que vous me montrez là, lui dit-il, en me donnant de l’horreur, irrite ma curiosité ; je brûle d’apprendre votre histoire, qui doit être, sans doute, fort étrange ; et je suis persuadé que l’étang et les poissons y ont quelque part : ainsi, je vous conjure de me la raconter ; vous y trouverez quelque sorte de consolation, puisqu’il est certain que les malheureux trouvent une espèce de soulagement à conter leurs malheurs.

— Je ne veux pas vous refuser cette satisfaction, repartit le jeune homme, quoique je ne puisse vous la donner sans renouveler mes vives douleurs ; mais je vous avertis par avance de préparer vos oreilles, votre esprit et vos yeux même à des choses qui surpassent tout ce que l’imagination peut concevoir de plus extra-ordinaire. »

- Le conte suivant : Histoire du jeune roi et des îles noires