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Histoire de la princesse de Deryabar

« IL y a dans une isle une grande ville appelée Deryabar. Elle a été long-temps gouvernée par un roi puissant, magnifique et vertueux. Ce prince n’avait point d’enfants, et cela seul manquait à son bonheur. Il adressait sans cesse des prières au ciel ; mais le ciel ne les exauça qu’à demi ; car la reine sa femme, après une longue attente, ne mit au monde qu’une fille.
 » Je suis cette malheureuse princesse. Mon père eut plus de chagrin que de joie de ma naissance ; mais il se soumit à la volonté de Dieu. Il me fit élever avec tout le soin imaginable, résolu, puisqu’il n’avait point de fils, à m’apprendre l’art de régner, et à me faire occuper sa place après lui.
 » Un jour qu’il prenait le divertissement de la chasse, il aperçut un âne sauvage. Il le poursuivit ; il se sépara du gros de la chasse ; et son ardeur l’emporta si loin, que, sans songer qu’il s’égarait, il courut jusqu’à la nuit. Alors il descendit de cheval, et s’assit à l’entrée d’un bois dans lequel il avait remarqué que l’âne s’était jeté. À peine le jour venait de se fermer, qu’il aperçut entre les arbres une lumière qui lui fit juger qu’il n’était pas loin de quelque village. Il s’en réjouit dans l’espérance d’y aller passer la nuit, et d’y trouver quelqu’un qu’il pût envoyer aux gens de sa suite pour leur apprendre où il était. Il se leva, et marcha vers la lumière qui lui servait de fanal pour se conduire.
 » Il connut bientôt qu’il s’était trompé : cette lumière n’était autre chose qu’un feu allumé dans une cabane. Il s’en approche, et voit avec étonnement un grand homme noir, ou plutôt un géant épouvantable qui était assis sur un sofa. Le monstre avait devant lui une grosse cruche de vin, et faisait rôtir sur des charbons un bœuf qu’il venait d’écorcher. Tantôt il portait la cruche à sa bouche, et tantôt il dépeçait ce bœuf et en mangeait des morceaux. Mais ce qui attira le plus l’attention du roi mon père, fut une très-belle femme qu’il aperçut dans la cabane. Elle paraissait plongée dans une profonde tristesse ; elle avait les mains liées ; et l’on voyoit à ses pieds un petit enfant de deux ou trois ans, qui, comme s’il eût déjà senti les malheurs de sa mère, pleurait sans relâche, et faisait retentir l’air de ses cris.
 » Mon père frappé de cet objet pitoyable, fut d’abord tenté d’entrer dans la cabane et d’attaquer le géant ; mais faisant réflexion que ce combat serait inégal, il s’arrêta, et résolut, puisque ses forces ne suffisaient pas, de s’en défaire par surprise. Cependant le géant, après avoir vuidé la cruche et mangé plus de la moitié du bœuf, se tourna vers la femme, et lui dit : « Belle princesse, pourquoi m’obligez-vous par votre opiniâtreté à vous traiter avec rigueur ? Il ne tient qu’à vous d’être heureuse : vous n’avez qu’à prendre la résolution de m’aimer et de m’être fidelle, et j’aurai pour vous des manières plus douces. » « Ô Satyre affreux, répondit la dame, n’espère pas que le temps diminue l’horreur que j’ai pour toi ! Tu seras toujours un monstre à mes yeux ! » Ces mots furent suivis de tant d’injures, que le géant en fut irrité. « C’en est trop, s’écria-t-il d’un ton furieux, mon amour méprisé se convertit en rage ; ta haine excite enfin la mienne, je sens qu’elle triomphe de mes désirs, et que je souhaite ta mort avec plus d’ardeur que je n’ai souhaité ta possession. » En achevant ces paroles, il prend cette malheureuse femme par les cheveux, il la tient d’une main en l’air, et de l’autre tirant son sabre, il s’apprête à lui couper la tête, lorsque le roi mon père décoche une flèche et perce l’estomac du géant, qui chancelle et tombe aussitôt sans vie.
« Mon père entra dans la cabane ; il délia les mains de la femme, lui demanda qui elle était, et par quelle aventure elle se trouvoit là ? « Seigneur, lui répondit-elle, il y a sur le rivage de la mer quelques familles sarrazines qui ont pour chef un prince qui est mon mari. Ce géant que vous venez de tuer était un de ses principaux officiers. Ce misérable conçut pour moi une passion violente qu’il prit grand soin de cacher, jusqu’à ce qu’il pût trouver une occasion favorable d’exécuter le dessein qu’il forma de m’enlever. La fortune favorise plus souvent les entreprises injustes que les bonnes résolutions. Un jour le géant me surprit avec mon enfant dans un lieu écarté ; il nous enleva tous deux ; et pour rendre inutiles toutes les perquisitions qu’il jugeait bien que mon mari ferait de ce rapt, il s’éloigna du pays qu’habitent les Sarrazins, et nous amena jusque dans ce bois où il me retient depuis quelques jours. Quelque déplorable pourtant que soit ma destinée, je ne laisse point de sentir une secrète consolation, quand je pense que ce géant, tout brutal et tout amoureux qu’il ait été, n’a point employé la violence pour obtenir ce que j’ai toujours refusé à ses prières. Ce n’est pas qu’il ne m’ait cent fois menacée qu’il en viendrait aux plus fâcheuses extrémités, s’il ne pouvait vaincre autrement ma résistance ; et je vous avoue que tout-à-l’heure, quand j’ai excité sa colère par mes discours, j’ai moins craint pour ma vie que pour mon honneur. Voilà, Seigneur, continua la femme du prince des Sarrazins, voilà mon histoire ; et je ne doute point que vous ne me trouviez assez digne de pitié pour ne pas vous repentir de m’avoir si généreusement secourue. »
« Oui, madame, lui dit mon père, vos malheurs m’ont attendri ; j’en suis vivement touché ; mais il ne tiendra pas à moi que votre sort ne devienne meilleur. Demain, dès que le jour aura dissipé les ombres de la nuit, nous sortirons de ce bois, nous chercherons le chemin de la grande ville de Deryabar dont je suis le souverain ; et, si vous l’avez pour agréable, vous logerez dans mon palais, jusqu’à ce que le prince votre époux vous vienne réclamer. »
 » La dame sarrazine accepta la proposition ; et le lendemain elle suivit le roi mon père, qui trouva à la sortie du bois tous ses officiers qui avoient passé la nuit à le chercher, et qui étoient fort en peine de lui. Ils furent aussi ravis de le retrouver, qu’étonnés de le voir avec une dame dont la beauté les surprit. Il leur conta de quelle manière il l’avait rencontrée, et le péril qu’il avait couru en s’approchant de la cabane, où sans doute il aurait perdu la vie si le géant l’eut aperçu. Un des officiers prit la dame en croupe, et un autre porta l’enfant.
 » Ils arrivèrent dans cet équipage au palais du roi mon père, qui donna un logement à la belle sarrazine, et fit élever son enfant avec beaucoup de soin. La dame ne fut pas insensible aux bontés du roi : elle eut pour lui toute la reconnaissance qu’il pouvait souhaiter. Elle avait paru d’abord assez inquiète et impatiente de ce que son mari ne la réclamait point ; mais peu à peu elle perdit son inquiétude : les déférences que mon père avait pour elle, charmèrent son impatience ; et je crois qu’elle eût enfin su plus mauvais gré à la fortune de la rapprocher de ses parents, que de l’en avoir éloignée.
 » Cependant le fils de cette dame devint grand ; il était fort bien fait, et comme il ne manquait pas d’esprit, il trouva moyen de plaire au roi mon père, qui prit pour lui beaucoup d’amitié. Tous les courtisans s’en aperçurent, et jugèrent que ce jeune homme pourrait m’épouser. Dans cette pensée, et le regardant déjà comme héritier de la couronne, ils s’attachaient à lui, et chacun s’efforçait de gagner sa confiance. Il pénétra le motif de leur attachement ; il s’en applaudit ; et oubliant la distance qui était entre nos conditions, il se flatta dans l’espérance qu’en effet mon père l’aimait assez pour préférer son alliance à celle de tous les princes du monde. Il fit plus : le roi tardant trop à son gré à lui offrir ma main, il eut la hardiesse de la lui demander. Quelque châtiment que méritât son audace, mon père se contenta de lui dire qu’il avait d’autres vues sur moi, et ne lui en fit pas plus mauvais visage. Le jeune homme fut irrité de ce refus : cet orgueilleux se sentit aussi choqué du mépris qu’on faisoit de sa recherche, que s’il eût demandé une fille du commun, ou qu’il eût été d’une naissance égale à la mienne. Il n’en demeura pas là : il résolut de se venger du roi ; et par une ingratitude dont il est peu d’exemples, il conspira contre lui, il le poignarda, et se fit proclamer roi de Deryabar, par un grand nombre de personnes mécontentes dont il sut ménager le chagrin. Son premier soin, dès qu’il se vit défait de mon père, fut de venir lui-même dans mon appartement à la tête d’une partie des conjurés. Son dessein était de m’ôter la vie, ou de m’obliger par force à l’épouser. Mais j’eus le temps de lui échapper : tandis qu’il était occupé à égorger mon père, le grand visir, qui avait toujours été fidèle à son maître, vint m’arracher du palais, et me mit en sûreté dans la maison d’un de ses amis, où il me retint jusqu’à ce qu’un vaisseau secrètement préparé par ses soins, fût en état de faire voile. Alors je sortis de l’isle accompagnée seulement d’une gouvernante et de ce généreux ministre, qui aima mieux suivre la fille de son maître, et s’associer à ses malheurs, que d’obéir au tyran.
« Le grand visir se proposait de me conduire dans les cours des rois voisins, d’implorer leur assistance, et de les exciter à venger la mort de mon père ; mais le ciel n’approuva pas une résolution qui nous paraissait si raisonnable. Après quelques jours de navigation, il s’éleva une tempête si furieuse, que malgré l’art de nos matelots, notre vaisseau emporté par la violence des vents et des îlots, se brisa contre un rocher. Je ne m’arrêterai point à vous faire la description de notre naufrage ; je vous peindrais mal de quelle manière ma gouvernante, le grand visir et tous ceux qui m’accompagnaient, furent engloutis dans les abymes de la mer : la frayeur dont j’étais saisie, ne me permit pas de remarquer toute l’horreur de notre sort. Je perdis le sentiment ; et soit que j’eusse été portée par quelques débris du vaisseau sur la côte, soit que le ciel qui me réservait à d’autres malheurs, eût fait un miracle pour me sauver, quand j’eus repris mes esprits, je me trouvai sur le rivage.
 » Souvent les malheurs nous rendent injustes : au lieu de remercier Dieu de la grâce particulière que j’en recevais, je ne levai les yeux au ciel, que pour lui faire des reproches de m’avoir sauvée. Loin de pleurer le visir et ma gouvernante, j’enviais leur destinée, et peu-à-peu ma raison cédant aux affreuses images qui la troublaient, je pris la résolution de me jeter dans la mer. J’étais prête à m’y lancer, lorsque j’entendis derrière moi un grand bruit d’hommes et de chevaux. Je tournai aussitôt la tête pour voir ce que c’était, et je vis plusieurs cavaliers armés, parmi lesquels il y en avait un monté sur un cheval arabe : celui-là portait une robe brodée d’argent avec une ceinture de pierreries, et il avait une couronne d’or sur la tête. Quand je n’aurais pas jugé à son habillement que c’était le maître des autres, je m’en serais aperçu à l’air de grandeur qui était répandu dans toute sa personne. C’était un jeune homme parfaitement bien fait, et plus beau que le jour. Surpris de voir en cet endroit une jeune dame seule, il détacha quelques-uns de ses officiers pour venir me demander qui j’étais. Je ne leur répondis que par des pleurs. Comme le rivage était couvert de débris de notre vaisseau, ils jugèrent qu’un navire venait de se briser sur la côte, et que j’étais sans doute une personne échappée du naufrage. Cette conjecture et la vive douleur que je faisais paraître, irritèrent la curiosité des officiers qui commencèrent à me faire mille questions, en m’assurant que leur roi était un prince généreux, et que je trouverais dans sa cour de la consolation.
 » Leur roi, impatient d’apprendre qui je pouvais être, s’ennuya d’attendre le retour de ses officiers : il s’approcha de moi ; il me regarda avec beaucoup d’attention ; et comme je ne cessais pas de pleurer et de m’affliger, sans pouvoir répondre à ceux qui m’interrogeaient, il leur défendit de me fatiguer davantage par leurs questions, et s’adressant à moi : « Madame, me dit-il, je vous conjure de modérer l’excès de votre affliction. Si le ciel en colère vous fait éprouver sa rigueur, faut-il pour cela vous abandonner au désespoir ? Ayez, je vous prie, plus de fermeté : la fortune qui vous persécute est inconstante ; votre sort peut changer. J’ose même vous assurer que si vos malheurs peuvent être soulagés, il le seront dans mes états. Je vous offre mon palais : vous demeurerez auprès de la reine ma mère, qui s’efforcera, par ses bons traitements, d’adoucir vos peines. Je ne sais point encore qui vous êtes, mais je sens que je m’intéresse déjà pour vous. »
 » Je remerciai le jeune roi de ses bontés ; j’acceptai les offres obligeantes qu’il me faisait, et pour lui montrer que je n’en étais pas indigne, je lui découvris ma condition. Je lui peignis l’audace du jeune Sarrazin, et je n’eus besoin que de raconter simplement mes malheurs pour exciter sa compassion et celle de tous ses officiers qui m’écoutaient. Le prince, après que j’eus cessé de parler, reprit la parole, et m’assura de nouveau qu’il prenait beaucoup de part à mon infortune. Il me conduisit ensuite à son palais, où il me présenta à la reine sa mère. Il fallut là recommencer le récit de mes aventures et renouveler les larmes. La reine se montra très-sensible à mes chagrins, et conçut pour moi une tendresse extrême. Le roi son fils de son côté devint éperdument amoureux de moi, et m’offrit bientôt sa couronne et sa main. J’étais encore si occupée de mes disgrâces, que le prince, tout aimable qu’il était, ne fit pas sur moi toute l’impression qu’il aurait pu faire dans un autre temps. Cependant pénétrée de reconnaissance, je ne refusai point de faire son bonheur : notre mariage se fit avec toute la pompe imaginable.
 » Pendant que tout le monde était occupé à célébrer les noces de son souverain, un prince voisin et ennemi vint une nuit faire une descente dans l’isle avec un grand nombre de combattants : ce redoutable ennemi était le roi de Zanguebar ; il surprit tout le monde, et tailla en pièces tous les sujets du prince mon mari. Peu s’en fallut même qu’il ne nous prît tous deux ; car il était déjà dans le palais avec une partie de ses gens ; mais nous trouvâmes moyen de nous sauver et de gagner le bord de la mer, où nous nous jetâmes dans une barque de pêcheur que nous eûmes le bonheur de rencontrer. Nous voguâmes au gré des vents pendant deux jours, sans savoir ce que nous deviendrions ; le troisième, nous aperçumes un vaisseau qui venait à nous à toutes voiles. Nous nous en réjouîmes d’abord, parce que nous imaginâmes que c’était un vaisseau marchand qui pourrait nous recevoir ; mais nous fûmes dans un étonnement que je ne puis vous exprimer, lorsque s’étant approché de nous, dix ou douze corsaires armés parurent sur le tillac. Ils vinrent à l’abordage ; cinq ou six se jetèrent dans une barque, se saisirent de nous deux, lièrent le prince mon mari, et nous firent passer dans leur vaisseau, où d’abord ils m’ôtèrent mon voile. Ma jeunesse et mes traits les frappèrent : tous ces pirates témoignent qu’ils sont charmés de ma vue. Au lieu de tirer au sort, chacun prétend avoir la préférence, et que je devienne sa proie. Ils s’échauffent, ils en viennent aux mains, ils combattent comme des furieux. L e tillac en un moment est couvert de corps morts. Enfin, ils se tuèrent tous, à la réserve d’un seul qui se voyant maître de ma personne, me dit : « Vous êtes à moi : je vais vous conduire au Caire, pour vous livrer à un de mes amis, à qui j’ai promis une belle esclave. Mais, ajouta-t-il en regardant le roi mon époux, qui est cet homme-là ? Quels liens l’attachent à vous ? Sont-ce ceux du sang ou ceux de l’amour ? » « Seigneur, lui répondis-je, c’est mon mari. » « Cela étant, reprit le corsaire, il faut que je m’en défasse par pitié ; il souffrirait trop de vous voir entre les bras de mon ami. » À ces mots, il prit ce malheureux prince qui était lié, et le jeta dans la mer, malgré tous les efforts que je pus faire pour l’en empêcher. » Je poussai des cris effroyables à cette cruelle action ; et je me serrais indubitablement précipitée dans les flots, si le pirate ne m’eût retenue. Il vit bien que je n’avois point d’autre envie ; c’est pourquoi il me lia avec des cordes au grand mât ; et puis mettant à la voile, il cingla vers la terre où il alla descendre. Il me détacha, me mena jusqu’à une petite ville, où il acheta des chameaux, des tentes et des esclaves, et prit ensuite la route du Caire, dans le dessein, disait-il toujours, de m’aller présenter à son ami et de dégager sa parole.
 » Il y avoit déjà plusieurs jours que nous étions en marche, lorsqu’en passant hier par cette plaine, nous aperçûmes le nègre qui habitoit ce château. Nous le prîmes de loin pour une tour ; et lorsqu’il fut près de nous, à peine pouvions-nous croire que ce fût un homme. Il tira son large cimeterre, et somma le pirate de se rendre prisonnier, avec tous ses esclaves et la dame qu’il conduisoit. Le corsaire avoit du courage, et secondé de tous ses esclaves qui promirent de lui être fidèles, il attaqua le nègre. Le combat dura long-temps ; mais enfin le pirate tomba sous les coups de son ennemi, aussi bien que tous ses esclaves, qui aimèrent mieux mourir que de l’abandonner. Après cela, le nègre m’emmena dans ce château, où il apporta le corps du pirate qu’il mangea à son souper. Sur la fin de cet horrible repas, il me dit, voyant que je ne faisois que pleurer : « Jeune dame, dispose-toi à combler mes désirs, au lieu de t’affliger ainsi. Cède de bonne grâce à la nécessité : je te donne jusqu’à demain à faire tes réflexions. Que je te revoie toute consolée de tes malheurs, et ravie d’être réservée à mon lit. » En achevant ces paroles, il me conduisit lui-même dans une chambre, et se coucha dans la sienne, après avoir fermé lui-même toutes les portes du château. Il les a ouvertes ce matin, et refermées aussitôt pour courir après quelques voyageurs qu’il a remarqués de loin ; mais il faut qu’ils lui soient échappés, puisqu’il revenaoit seul et sans leurs dépouilles, lorsque vous l’avez attaqué. »

La princesse n’eut pas plutôt achevé le récit de ses aventures, que Codadad lui témoigna qu’il était vivement touché de ses malheurs : « Mais, Madame, ajouta-t-il, il ne tiendra qu’à vous de vivre désormais tranquillement. Les fils du roi de Harran vous offrent un asile dans la cour de leur père ; acceptez-le, de grâce ! Vous y serez chérie de ce prince et respectée de tout le monde ; et si vous ne dédaignez pas la foi de votre libérateur, souffrez que je vous la présente, et que je vous épouse devant tous ces princes ; qu’ils soient témoins de notre engagement. » La princesse y consentit ; et dès le jour même ce mariage se fit dans le château, où se trouvèrent toutes sortes de provisions : les cuisines étaient pleines de viandes et d’autres mets, dont le nègre avait coutume de se nourrir lorsqu’il était rassasié de chair humaine. Il y avait aussi beaucoup de fruits, tous excellents dans leurs espèces, et pour comble de délices, une grande quantité de liqueurs et de vins exquis.
Ils se mirent tous à table ; et après avoir bien mangé et bien bu, ils emportèrent tout le reste des provisions, et sortirent du château dans le dessein de se rendre à la cour du roi de Harran. Ils marchèrent plusieurs jours, campant dans les endroits les plus agréables qu’ils pouvaient trouver ; et ils n’étaient plus qu’à une journée de Harran, lorsque s’étant arrêtés et achevant de boire leur vin, comme gens qui ne se souciaient plus de le ménager, Codadad prit la parole : « Princes, dit-il, c’est trop long-temps vous cacher qui je suis ; vous voyez votre frère Codadad : je dois le jour, aussi-bien que vous, au roi de Harran. Le prince de Samarie ma élevé, et la princesse Pirouzé est ma mère. Madame, ajouta-t-il en s’adressant à la princesse de Deryabar, pardon si je vous ai fait aussi un mystère de ma naissance. Peut-être qu’en vous la découvrant plus tôt, j’aurais prévenu quelques réflexions désagréables qu’un mariage que vous avez cru inégal vous a pu faire faire. » « Non, Seigneur, lui répondit la princesse, les sentiments que vous m’avez d’abord inspirés, se sont fortifiés de moment en moment ; et pour faire mon bonheur, vous n’aviez pas besoin de cette origine que vous me découvrez. »
Les princes félicitèrent Codadad sur sa naissance, et lui en témoignèrent beaucoup de joie ; mais dans le fond de leur cœur, au lieu d’en être bien aises, leur haine pour un si aimable frère ne fit que s’augmenter. Ils s’assemblèrent la nuit, et se retirèrent dans un lieu écarté, pendant que Codadad et la princesse sa femme goûtaient sons leur tente la douceur du sommeil. Ces ingrats, ces envieux frères oubliant que sans le courageux fils de Pirouzé, ils seraient tous devenus la proie du nègre, résolurent entr’eux de l’assassiner. « Nous n’avons point d’autre parti à prendre, dit l’un de ces méchants, dès que le roi saura que cet étranger qu’il aime tant, est son fils, et qu’il a eu assez de force pour terrasser lui seul un géant que nous n’avons pu vaincre tous ensemble, il l’accablera de caresses, il lui donnera mille louanges, et le déclarera son héritier au mépris de tous ses autres fils, qui seront obligés de se prosterner devant leur frère et de lui obéir. »
À ces paroles il en ajouta d’autres qui firent tant d’impression sur tous ces esprits jaloux, qu’ils allèrent sur-le-champ trouver Codadad endormi. Ils le percèrent de mille coups de poignard ; et le laissant sans sentiment dans les bras de la princesse, ils partirent pour se rendre à la ville de Harran, où ils arrivèrent le lendemain.
Leur arrivée causa d’autant plus de joie au roi leur père, qu’il désespérait de les revoir. Il leur demanda la cause de leur retardement ; mais ils se gardèrent bien de la lui dire ; ils ne firent aucune mention du nègre ni de Codadad, et dirent seulement que n’ayant pu résister à la curiosité de voir le pays, ils s’étaient arrêtés dans quelques villes voisines.
Cependant Codadad noyé dans son sang, et peu différent d’un homme mort, était sous sa tente avec la princesse sa femme, qui ne paraissait guère moins à plaindre que lui. Elle remplissait l’air de cris pitoyables ; elle s’arrachait les cheveux, et mouillant de ses larmes le corps de son mari : « Ah, Codadad, s’écriait-elle à tous moments, mon cher Codadad, est-ce toi que je vois prêt à passer chez les morts ! Quelles cruelles mains t’ont réduit en l’état où tu es ? Croirois-je que ce sont tes propres frères qui t’ont si impitoyablement déchiré, ces frères que ta valeur a sauvés ? Non, ce sont plutôt des démons, qui, sous des traits si chers, sont venus t’arracher la vie. Ah, barbares, qui que vous soyez, avez-vous bien pu payer d’une si noire ingratitude le service qu’il vous a rendu ? Mais pourquoi m’en prendre à tes frères, malheureux Codadad ? C’est à moi seule que je dois imputer ta mort : tu as voulu joindre ta destinés à la mienne ; et toute l’infortune que je traîne après moi depuis que je suis sortie du palais de mon père, s’est répandue sur toi. Ô ciel, qui m’avez condamnée à mener une vie errante et pleine de disgrâces, si vous ne vouliez pas que j’aie d’époux, pourquoi souffrez-vous que j’en trouve ? En voilà deux que vous m’ôtez dans le temps que je commence à m’attacher à eux. »
C’était par de semblables discours, et de plus touchants encore, que la déplorable princesse de Deryabar exprimait sa douleur en regardant l’infortuné Codadad qui ne pouvait l’entendre. Il n’était pourtant pas mort ; et sa femme ayant pris garde qu’il respirait encore, courut vers un gros bourg qu’elle aperçut dans la plaine, pour y chercher un chirurgien. On lui en enseigna un qui partit sur-le-champ avec elle ; mais quand ils furent sous la tente, ils n’y trouvèrent point Codadad ; ce qui leur fit juger que quelque bête sauvage l’avoit emporté pour le dévorer. La princesse recommença ses plaintes et ses lamentations de la manière du monde la plus pitoyable. Le chirurgien en fut attendri ; et ne voulant pas l’abandonner dans l’état affreux où il la voyait, il lui proposa de retourner dans le bourg, et lui offrit sa maison et ses services.
Elle se laissa entraîner ; le chirurgien l’emmena chez lui ; et sans savoir encore qui elle était, la traita avec toute la considération et tout le respect imaginable. Il tâchait par ses discours de la consoler ; mais il avait beau combattre sa douleur, il ne faisait que l’aigrir au lieu de la soulager. « Madame, lui dit-il un jour, apprenez-moi, de grâce, tous vos malheurs ; dites-moi de quel pays et de quelle condition vous êtes ? Peut-être que je vous donnerai de bons conseils, quand je serai instruit de toutes les circonstances de votre infortune. Vous ne faites que vous affliger, sans songer que l’on peut trouver des remèdes aux maux les plus désespérés. »
Le chirurgien parla avec tant d’éloquence, qu’il persuada la princesse ; elle lui raconta toutes ses aventures ; et lorsqu’elle en eut achevé le récit, le chirurgien reprit la parole : « Madame, dit-il, puisque les choses sont ainsi, permettez-moi de vous représenter que vous ne devez point vous abandonner à votre affliction ; vous devez plutôt vous armer de constance, et faire ce que le nom et le devoir d’une épouse exigent de vous ; vous devez venger votre mari. Je vais, si vous souhaitez, vous servir d’écuyer. Allons à la cour du roi de Harran ; ce prince est bon et très-équitable ; vous n’avez qu’à lui peindre avec de vives couleurs le traitement que le prince Codadad a reçu de ses frères, je suis persuadé qu’il vous fera justice. » « Je cède à vos raisons, répondit la princesse : oui, je dois entreprendre la vengeance de Codadad ; et puisque vous êtes assez obligeant et assez généreux pour vouloir m’accompagner, je suis prête à partir. Elle n’eut pas plutôt pris cette résolution, que le chirurgien fit préparer deux chameaux sur lesquels la princesse et lui se mirent en chemin, et se rendirent à la ville de Harran.
Ils allèrent descendre au premier caravansérail qu’ils rencontrèrent ; ils demandèrent à l’hôte des nouvelles de la cour. « Elle est, leur dit-il, dans une assez grande inquiétude. Le roi avait un fils, qui, comme un inconnu, a demeuré près de lui fort long-temps, et l’on ne sait ce qu’est devenu ce jeune prince. Une femme du roi, nommée Pirouzé, en est la mère ; elle a fait faire mille perquisitions qui ont été inutiles. Tout le monde est touché de la perte de ce prince ; car il avait beaucoup de mérite. Le roi a quarante-neuf autres fils, tous sortis de mères différentes ; mais il n’y en a pas un qui ait assez de vertu pour consoler le roi de la mort de Codadad. Je dis de la mort, parce qu’il n’est pas possible qu’il vive encore, puisqu’on ne l’a pu trouver, malgré toutes les recherches qu’on a faites. »
Sur le rapport de l’hôte, le chirurgien jugea que la princesse de Deryabar n’avait point d’autre parti à prendre que d’aller se présenter à Pirouzé ; mais cette démarche n’était pas sans péril, et demandait beaucoup de précautions. Il était à craindre que si les fils du roi de Harran apprenaient l’arrivée et le dessein de leur belle-sœur, ils ne la fissent enlever avant qu’elle pût parler à la mère de Codadad. Le chirurgien fit toutes ces réflexions, et se représenta ce qu’il risquoit lui-même ; c’est pourquoi voulant se conduire prudemment dans cette conjoncture, il pria la princesse de demeurer au caravansérail, pendant qu’il irait au palais reconnaître les chemins par où il pourrait sûrement la faire parvenir jusqu’à Pirouzé.
Il alla donc dans la ville, et marchait vers le palais comme un homme attiré seulement par la curiosité de voir la cour, lorsqu’il aperçut une dame montée sur une mule richement harnachée ; elle était suivie de plusieurs demoiselles aussi montées sur des mules, et d’un très-grand nombre de gardes et d’esclaves noirs. Tout le peuplé se rangeait en haie pour la voir passer, et la saluait en se prosternant la face contre terre. Le chirurgien la salua de la même manière, et demanda ensuite à un Calender qui se trouva près de lui, si cette dame étoit femme du roi ? « Oui, frère, lui dit le Calender, c’est une de ses femmes, et celle qui est la plus honorée et la plus chérie du peuple, parce qu’elle est la mère du prince Codadad, dont vous devez avoir ouï parler. »
Le chirurgien n’en voulut pas savoir davantage : il suivit Pirouzé jusqu’à une mosquée, où elle entra pour distribuer des aumônes et assister aux prières publiques que le roi avait ordonnées pour le retour de Codadad. Le peuple qui s’intéressait extrêmement à la destinée de ce jeune prince, couroit en foule joindre ses vœux à ceux des prêtres, de sorte que la mosquée était remplie de monde. Le chirurgien fendit la presse, et s’avança jusqu’aux gardes de Pirouzé. Il entendit toutes les prières ; et lorsque cette princesse sortit, il aborda un des esclaves, et lui dit à l’oreille : « Frère, j’ai un secret important à révéler à la princesse Pirouzé ; ne pourrais-je point par votre moyen être introduit dans son appartement ? » « Si ce secret, répondit l’esclave, regarde le prince Codadad, j’ose vous promettre que dès aujourd’hui vous aurez d’elle l’audience que vous souhaitez ; mais si ce secret ne le regarde point, il est inutile que vous cherchiez à vous faire présenter à la princesse ; car elle n’est occupée que de son fils, et elle ne veut point entendre parler d’autre chose. » « Ce n’est que de ce cher fils que je veux l’entretenir, reprit le chirurgien. » « Cela étant, dit l’esclave, vous n’avez qu’à nous suivre jusqu’au palais et vous lui parlerez bientôt. »
Effectivement, lorsque Pirouzé fut retournée dans son appartement, cet esclave lui dit qu’un homme inconnu avait quelque chose d’important à lui communiquer, et que le prince Codadad y était intéressé. Il n’eut pas plutôt prononcé ces paroles, que Pirouzé témoigna une vive impatience de voir cet homme inconnu. L’esclave le fit aussitôt entrer dans le cabinet de la princesse, qui écarta toutes ses femmes, à la réserve de deux pour qui elle n’avait rien de caché. Dès qu’elle aperçut le chirurgien, elle lui demanda avec précipitation quelles nouvelles de Codadad il avait à lui annoncer ? « Madame, lui répondit le chirurgien après s’être prosterné la face contre terre, j’ai une longue histoire à vous raconter, et des choses sans doute qui vous surprendront. » Alors il lui fit le détail de tout ce qui s’était passé entre Codadad et ses frères ; ce qu’elle écouta avec une attention avide ; mais quand il vint à parler de l’assassinat, cette tendre mère, comme si elle se fût sentie frapper des mêmes coups que son fils, tomba évanouie sur un sofa. Les deux femmes la secoururent promptement, et lui firent reprendre ses esprits. Le chirurgien continua son récit. Lorsqu’il eut achevé, cette princesse lui dit : « Allez retrouver la princesse de Deryabar, et annoncez-lui de ma part que le roi la reconnaîtra bientôt pour sa belle-fille ; et à votre égard, soyez persuadé que vos services seront bien récompensés. »
Après que le chirurgien fut sorti, Pirouzé demeura sur le sofa dans l’accablement qu’on peut s’imaginer ; et s’attendrissant au souvenir de Codadad : « Oh mon fils, disait-elle, me voilà donc pour jamais privée de ta vue ! Lorsque je te laissai partir de Samarie pour venir dans cette cour, et que je reçus tes adieux, hélas, je ne croyais pas qu’une mort funeste t’attendît loin de moi ! Ô malheureux Codadad, pourquoi m’as-tu quittée ! Tu n’aurais pas, à la vérité, acquis tant de gloire, mais tu vivrais encore, et tu ne coûterais pas tant de pleurs à ta mère. » En disant ces paroles elle pleurait amèrement, et ses deux confidentes touchées de sa douleur mêlaient leurs larmes avec les siennes.
Pendant qu’elles s’affligeaient comme à l’envi toutes trois, le roi entra dans le cabinet ; et les voyant en cet état, il demanda à Pirouzé si elle avait reçu de tristes nouvelles de Codadad ? « Ah, Seigneur, lui dit-elle, c’en est fait, mon fils a perdu la vie ! Et pour comble d’affliction, je ne puis lui rendre les honneurs de la sépulture ; car, selon toutes les apparences, des bêtes sauvages l’ont dévoré. » En même temps elle raconta tout ce que le chirurgien lui avait appris : elle ne manqua pas de s’étendre sur la manière cruelle dont Codadad avait été assassiné par ses frères.
Le roi ne donna pas le temps à Pirouzé d’achever son récit ; il se sentit enflammé de colère ; et cédant à son transport : « Madame, dit-il à la princesse, les perfides qui font couler vos larmes, et qui causent à leur père une douleur mortelle, vont éprouver un juste châtiment. » En parlant ainsi, ce prince, la fureur peinte en ses yeux, se rend dans la salle d’audience où étaient ses courtisans, et ceux d’entre le peuple qui avoient quelque prière à lui faire. Ils sont tous étonnés de le voir paraître d’un air furieux : ils jugent qu’il est en colère contre son peuple ; leurs cœurs sont glacés d’effroi. Il monte sur le trône ; et faisant approcher son grand visir : « Hassan, lui dit-il, j’ai un ordre à te donner ; va tout-à-l’heure prendre mille soldats de ma garde, et arrête tous les princes mes fils ; enferme-les dans la tour destinée à servir de prison aux assassins, et que cela soit fait dans un moment. » À cet ordre extraordinaire, tous ceux qui étoient présens frémirent ; et le grand visir, sans répondre un seul mot, mit la main sur sa tête pour marquer qu’il était prêt à obéir, et sortit de la salle pour aller s’acquitter d’un emploi dont il étoit fort surpris. Cependant le roi renvoya les personnes qui venaient lui demander audience, et déclara que d’un mois il ne voulait entendre parler d’aucune affaire. Il était encore dans la salle quand le visir revint. « Hé bien, visir, lui dit ce prince, tous mes fils sont-ils dans la tour ? » « Oui, Sire, répondit le ministre, vous êtes obéi. » « Ce n’est pas tout, reprit le roi, j’ai encore un autre ordre à te donner. » En disant cela, il sortit de la salle d’audience, et retourna dans l’appartement de Pirouzé avec le visir qui le suivoit. Il demanda à cette princesse où était logée la veuve de Codadad. Les femmes de Pirouzé le dirent ; car le chirurgien ne l’a voit point oublié dans son récit. Alors le roi se tournant vers son ministre : « Va, lui dit-il, dans ce caravansérail, et amène ici une jeune princesse qui y loge ; mais traite-la avec tout le respect dû à une personne de son rang. »
Le visir ne fut pas long-temps à faire ce qu’on lui ordonnait : il monta à cheval avec tous les émirs et les autres courtisans, et se rendit au caravansérail où était la princesse de Deryabar, à laquelle il exposa son ordre, et lui présenta de la part du roi une belle mule blanche qui avait une selle et une bride d’or parsemée de rubis et d’émeraudes. Elle monta dessus ; et au milieu de tous ces seigneurs, elle prit le chemin du palais. Le chirurgien l’accompagnait aussi monté sur un beau cheval tartare que le visir lui avait fait donner. Tout le monde était aux fenêtres ou dans les rues, pour voir passer une si magnifique cavalcade ; et comme on répandait que cette princesse que l’on conduisait si pompeusement à la cour, était femme de Codadad, ce ne fut qu’acclamations. L’air retentit de mille cris de joie, qui se seraient sans doute tournés en gémissements, si l’on avait su la triste aventure de ce jeune prince : tant il était aimé de tout le monde !
La princesse de Deryabar trouva le roi qui l’attendait à la porte du palais pour la recevoir. Il la prit par la main, et la conduisit à l’appartement de Pirouzé, où il se passa une scène fort touchante. La femme de Codadad sentit renouveler son affliction à la vue du père et de la mère de son mari, comme le père et la mère ne purent voir l’épouse de leur fils, sans en être fort agités. Elle se jeta aux pieds du roi ; et après les avoir baignés de larmes, elle fut saisie d’une si vive douleur, qu’elle n’eut pas la force de parler. Pirouzé n’était pas dans un état moins déplorable ; elle paroissoit pénétrée de ses déplaisirs ; et le roi frappé de ces objets touchants, s’abandonna à sa propre faiblesse. Ces trois personnes confondant leurs soupirs et leurs pleurs, gardèrent quelque temps un silence aussi tendre que pitoyable. Enfin la princesse de Deryabar étant revenue de son accablement, raconta l’aventure du château et le malheur de Codadad ; ensuite elle demanda justice de la trahison des princes. « Oui, madame, lui dit le roi, ces ingrats périront ; mais il faut auparavant faire publier la mort de Codadad, afin que le supplice de ses frères ne révolte pas mes sujets. D’ailleurs, quoique nous n’ayons pas le corps de mon fils, ne laissons pas de lui rendre les derniers devoirs. « À ces mots il s’adressa à son visir, et lui ordonna de faire bâtir un dôme de marbre blanc dans une belle plaine, au milieu de laquelle la ville de Harran est bâtie ; et cependant il donna dans son palais un très-bel appartement à la princesse de Deryabar, qu’il reconnut pour sa belle-fille.
Hassan fit travailler avec tant de diligence, et employa tant d’ouvriers, qu’en peu de jours le dôme fut bâti. On éleva dessous un tombeau sur lequel était une figure qui représentait Codadad. Aussitôt que l’ouvrage fut achevé, le roi ordonna des prières et marqua un jour pour les obsèques de son fils.
Ce jour étant venu, tous les habitants de la ville se répandirent dans la plaine, pour voir la cérémonie qui se fit de cette manière :
Le roi suivi de son visir et des principaux seigneurs de sa cour, marcha vers le dôme ; et quand il y fut arrivé, il entra, et s’assit avec eux sur des tapis de satin, à fleurs d’or ; ensuite une grosse troupe de gardes à cheval, la tète basse et les jeux à demi fermés, s’approcha du dôme. Ils en firent le tour deux fois, gardant un profond silence ; mais à la troisième, ils s’arrêtèrent devant la porte, et dirent tous l’un après l’autre ces paroles à haute voix : « Ô prince, fils du roi, si nous pouvions apporter quelque soulagement à ton mal, par le tranchant de nos cimeterres, et par la valeur humaine , nous te ferions voir la lumière ; mais le roi des rois a commandé, et l’ange de la mort a obéi ! »
À ces mots, ils se retirèrent pour faire place à cent vieillards qui étaient taus montés sur des mules noires, et qui portaient de longues barbes blanches. C’étaient des solitaires, qui pendant le cours de leur vie se tenaient cachés dans des grottes : ils ne se montroient jamais aux yeux des hommes, que pour assister aux obsèques des rois de Harran et des princes de sa maison. Ces vénérables personnages portaient sur leur tête chacun un gros livre qu’ils tenaient d’une main ; ils firent tous trois fois le tour du dôme sans rien dire ; ensuite s’étant arrêtés à la porte, l’un d’eux prononça ces mots :
« Ô prince, que pouvons-nous faire pour toi ? Si par la prière ou par la science on pou voit te rendre la vie, nous frotterions nos barbes blanches à tes pieds, et nous réciterions des oraisons ; mais le roi de l’univers t’a enlevé pour jamais ! »
Ces vieillards, après avoir ainsi parlé, s’éloignèrent du dôme ; et aussitôt cinquante jeunes filles parfaitement belles s’en approchèrent ; elles montaient chacune un petit cheval blanc ; elles étaient sans voiles, et portaient des corbeilles d’or pleines de toutes sortes de pierres précieuses ; elles tournèrent aussi trois fois autour du dôme ; et s’étant arrêtées au même endroit que les autres, la plus jeune porta la parole, et dit :
« Ô prince, autrefois si beau, quels secours peux-tu attendre de nous ? Si nous pouvions te ranimer par nos attraits, nous nous rendrions tes esclaves ; mais tu n’es plus sensible à la beauté, et tu n’as plus besoin de nous ! »
Les jeunes filles s’étant retirées, le roi et ses courtisans se levèrent, et firent trois fois le tour de la représentation ; puis le roi prenant la parole, dit :
« Ô mon cher fils, lumière de mes yeux, je t’ai donc perdu pour toujours ! »
Il accompagna ces mots de soupirs, et arrosa le tombeau de ses larmes. Les courtisans pleurèrent à son exemple ; ensuite on ferma la porte du dôme, et tout le monde retourna à la ville. Le lendemain on fit des prières publiques dans les mosquées, et ou les continua huit jours de suite. Le neuvième, le roi résolut de faire couper la tête aux princes ses fils. Tout le peuple indigné du traitement qu’ils avoient fait au prince Codadad, semblait attendre impatiemment leur supplice. On commença à dresser des échafauds ; mais on fut obligé de remettre l’exécution à un autre temps, parce que tout-à-coup on apprit que les princes voisins qui avoient déjà fait la guerre au roi de Harran, s’avançaient avec des troupes plus nombreuses que la première fois, et qu’ils n’étaient pas même fort éloignés de la ville. Il y avait déjà long-temps qu’on savait qu’ils se préparaient à faire la guerre, mais on ne s’était point alarmé de leurs préparatifs. Cette nouvelle causa une consternation générale, et fournit une occasion de regretter de nouveau Codadad, parce que ce prince s’était signalé dans la guerre précédente contre ces mêmes ennemis. « Ah, disaient-ils, si le généreux Codadad vivoit encore, nous nous mettrions peu en peine de ces princes qui viennent nous surprendre. » Cependant le roi, au lieu de s’abandonner à la crainte, lève du monde à la hâte, forme une armée assez considérable ; et trop courageux pour attendre dans les murs que ses ennemis l’y reviennent chercher, il sort et marche au-devant d’eux. Les ennemis de leur côté ayant appris par leurs coureurs que le roi de Harran s’avançait pour les combattre, s’arrêtèrent dans une plaine et mirent leur armée en bataille.
Le roi ne les eut pas plutôt aperçus, qu’il range aussi et dispose ses troupes au combat ; il fait sonner la charge, et attaque avec une extrême vigueur : on lui résiste de même. Il se répand de part et d’autre beaucoup de sang, et la victoire demeure long-temps incertaine. Mais enfin elle allait se déclarer pour les ennemis du roi de Harran, lesquels étant en plus grand nombre allaient l’envelopper, lorsqu’on vit paraître dans la plaine une grosse troupe de cavaliers qui s’approchaient des combattants en bon ordre. La vue de ces nouveaux soldats étonna les deux partis qui ne savaient ce qu’ils en devoient penser. Mais ils ne demeurèrent pas long-temps dans l’incertitude : ces cavaliers vinrent prendre en flanc les ennemis du roi de Harran, et les chargèrent avec tant de furie, qu’ils les mirent d’abord en désordre, et bientôt en déroute. Ils n’en demeurèrent pas là : ils les poursuivirent vivement, et les taillèrent en pièces presque tous.
Le roi de Harran qui avoit observé avec beaucoup d’attention tout ce qui s’était passé, avait admiré l’audace de ces cavaliers dont le secours inopiné venait de déterminer la victoire en sa faveur. Il avoit sur-tout été charmé de leur chef, qu’il avoit vu combattre avec une valeur extrême ; il souhaitait de savoir le nom de ce héros généreux. Impatient de le voir et de le remercier, il cherche à le joindre ; il s’aperçoit qu’il avance pour le prévenir. Ces deux princes s’approchent ; et le roi de Harran reconnaissant Codadad dans ce brave guerrier qui venait de le secourir, ou plutôt de battre ses ennemis, il demeura immobile de sur- prise et de joie. « Seigneur, lui dit Codadad, vous avez sujet, sans doute, d’être étonné de voir paraître tout-à-coup devant votre Majesté un homme que vous croyiez peut-être sans vie. Je le serais si le ciel ne m’avait pas conservé pour vous servir encore contre vos ennemis. » « Ah, mon fils, s’écria le roi, est-il bien possible que vous me soyez rendu ? Hélas, je désespérais de vous revoir ! » En disant cela, il tendit les bras au jeune prince qui se livra à un embrassement si doux.
« Je sais tout, mon fils, reprit le roi, après l’avoir tenu long-temps embrassé ; je sais de quel prix vos frères ont payé le service que vous leur avez rendu en les délivrant des mains du nègre ; mais vous serez vengé dès demain. Cependant allons au palais ; votre mère, à qui vous avez coûté tant de pleurs, m’attend pour se réjouir avec moi de la défaite de nos ennemis. Quelle joie nous lui causerons en lui apprenant que ma victoire est votre ouvrage ! » « Seigneur, dit Codadad, permettez-moi de vous demander comment vous avez pu être instruit de l’aventure du château ? Quelqu’un de mes frères, poussé par ses remords, vous l’aurait-il avouée ? » « Non, répondit le roi, c’est la princesse de Deryabar qui nous a informés de toutes choses ; car elle est venue dans mon palais, et elle n y est venue que pour me demander justice du crime de vos frères. » Codadad fut transporté de joie en apprenant que la princesse sa femme était à la cour. « Allons, Seigneur, s’écria-t-il avec transport, allons trouver ma mère qui nous attend ; je brûle d’impatience d’essuyer ses larmes, aussi bien que celles de la princesse de Deryabar. »
Le roi reprit aussitôt le chemin de la ville avec son armée qu’il congédia ; il rentra victorieux dans son palais, aux acclamations du peuple qui le suivait en foule, en priant le ciel de prolonger ses années, et portant jusqu’au ciel le nom de Codadad. Ces deux princes trouvèrent Pirouzé et sa belle-fille qui attendaient le roi pour le féliciter ; mais on ne peut exprimer tous les transports de joie dont elles furent agitées lorsqu’elles virent le jeune prince qui l’accompagnait. Ce furent des embrassements mêlés de larmes bien différentes de celles qu’elles avoient déjà répandues pour lui. Après que ces quatre personnes eurent cédé à tous les mouvemens que le sang et l’amour leur inspiraient, on demanda au fils de Pirouzé par quel miracle il était encore vivant ?
Il répondit qu’un paysan monté sur une mule, étant entré par hasard dans la tente où il était évanoui, le voyant seul et percé de coups, l’avait attaché sur la mule et conduit à sa maison, et que là il avoit appliqué sur ses blessures certaines herbes mâchées qui l’avoient rétabli en peu de jours. « Lorsque je me sentis guéri, ajouta-t-il, je remerciai le paysan, et lui donnai tous les diamants que j’avais. Je m’approchai ensuite de la ville de Harran ; mais ayant appris sur la route que quelques princes voisins avoient assemblé des troupes et venaient fondre sur les sujets du roi, je me suis fait connaître dans les villages, et j’excitai le zèle de ses peuples à prendre sa défense. J’armai un grand nombre de jeunes gens ; et me mettant à leur tête, je suis arrivé dans le temps que les deux armées étaient aux mains. »
Quand il eut achevé de parler, le roi dit : « Rendons grâces à Dieu de ce qu’il a conservé Codadad ; mais il faut que les traîtres qui l’ont voulu tuer, périssent aujourd’hui. » « Seigneur, reprit le généreux fils de Pirouzé, tout ingrats et tout méchants qu’ils sont, songez qu’ils sont formés de votre sang : ce sont mes frères, je leur pardonne leur crime, et je vous demande grâce pour eux. »
Ces nobles sentiments arrachèrent des larmes au roi, qui fit assembler le peuple, et déclara Codadad son héritier. Il ordonna ensuite qu’on fit venir les princes prisonniers, qui étaient tous chargés de fers. Le fils de Pirouzé leur ôta leurs chaînes et les embrassa tous les uns après les autres, d’aussi bon cœur qu’il avait fait dans la cour du château du nègre. Le peuple fut charmé du naturel de Codadad, et lui donna mille applaudissements. Ensuite on combla de biens le chirurgien, pour reconnaître les services qu’il avait rendus à la princesse de Deryabar.

La sultane Scheherazade avait raconté l’histoire de Ganem avec tant d’agrémens, que le sultan des Indes, son époux, ne put s’empêcher de lui témoigner, une seconde fois, qu’il l’avait entendue avec un très-grand plaisir.
« Sire, lui dit la sultane, je ne doute pas que votre Majesté n’ait eu bien de la satisfaction d’avoir vu le calife Haroun Alraschild changer de sentiment en faveur de Ganem, de sa mère et de sa sœur Force des cœurs, et je crois qu’elle doit avoir été touchée sensiblement des disgrâces des uns et des mauvais traitements faits aux autres ; mais je suis persuadée que si votre Majesté voulait bien entendre l’histoire du DORMEUR EVEILLE, au lieu de tous ces mouvements d’indignation et de compassion que celle de Ganem doit avoir excités dans son cœur, et dont il est encore ému, celle-ci au contraire ne lui inspirerait que de la joie et du plaisir. »
Au seul titre de l’histoire dont la sultane venait de lui parler, le sultan, qui s’en promettoit des aventures toutes nouvelles et toutes réjouissantes, eût bien voulu en entendre le récit dès le même jour ; mais il était temps qu’il se levât : c’est pourquoi il remit au lendemain à entendre la sultane Scheherazade, à qui cette histoire servit à se faire prolonger la vie encore plusieurs nuits et plusieurs jours. Ainsi, le jour suivant, après que Dinarzade l’eut éveillée, elle commença à la lui raconter en cette manière :

- Le conte suivant : Histoire du dormeur éveillé