Accueil du site > Les mille et une nuits > Tome IV > Histoire du prince Amgiad et d’une dame de la ville des Mages

- Le conte précédent : Le Prince Assad arrêté en entrant dans la ville des Mages


Histoire du prince Amgiad et d’une dame de la ville des Mages

LE prince Amgiad ne sortit pour aller par la ville, pendant un mois entier, qu’en la compagnie du tailleur ; il se hasarda enfin d’aller seul au bain. Au retour, comme il passait par une rue où il n’y avait personne, il rencontra une dame qui venait à lui.
La dame qui vit un jeune homme très-bien fait, et tout frais sorti du bain, leva son voile et lui demanda où il allait d’un air riant et en lui faisant les jeux doux. Amgiad ne put résister aux charmes qu’elle lui fit paroître. « Madame, répondit-il, je vais chez moi ou chez vous, cela est à votre choix. »
« Seigneur, répondit la dame avec un sourire agréable, les dames de ma sorte ne mènent pas les hommes chez elles, elles vont chez eux. »
Amgiad fut dans un grand embarras de cette réponse à laquelle il ne s’attendait pas. Il n’osait prendre la hardiesse de la mener chez son hôte qui s’en serait scandalisé, et il aurait couru risque de perdre la protection dont il avait besoin dans une ville où il avait tant de précautions à prendre. Le peu d’habitude qu’il y avait, faisait aussi qu’il ne savait aucun endroit où la conduire, et il ne pouvait se résoudre de laisser échapper une si belle fortune. Dans cette incertitude il résolut de s’abandonner au hasard ; et sans répondre à la dame, il marcha devant elle et la dame le suivit.
Le prince Amgiad la mena longtemps de rue en rue, de carrefour en carrefour, de place en place, et ils étaient fatigués de marcher l’un et l’autre, lorsqu’il enfila une rue qui se trouva terminée par une grande porte fermée d’une maison d’assez belle apparence avec deux bancs, l’un d’un côté, l’autre de l’autre. Amgiad s’assit sur l’un comme pour reprendre haleine ; et la dame plus fatiguée que lui s’assit sur l’autre.
Quand la dame fut assise : « C’est donc ici votre maison, dit-elle au prince Amgiad ? « « Vous le voyez, madame, reprit le prince. » Pourquoi donc n’ouvrez-vous pas, repartit-elle ? Qu’attendez-vous ? « « Ma belle, répliqua Amgiad, c’est que je n’ai pas la clef, je l’ai laissée à mon esclave que j’ai chargé d’une commission d’où il ne peut pas être encore revenu. Et comme je lui ai commandé, après qu’il aurait fait cette commission, de m’acheter de quoi faire un bon dîné, je crains que nous ne l’attendions encore longtemps. »
La difficulté que le prince trouvait à satisfaire sa passion, dont il commençait à se repentir, lui avait fait imaginer cette défaite dans l’espérance que la dame donnerait dedans, et que le dépit l’obligerait de le laisser là et d’aller chercher fortune ailleurs, mais il se trompa.
« Voilà un impertinent esclave de se faire ainsi attendre, reprit la dame, je le châtierai moi-même, comme il le mérite, si vous ne le châtiez bien quand il sera de retour. Il n’est pas bienséant cependant que je demeure seule à une porte avec un homme. « En disant cela elle se leva, et ramassa une pierre pour rompre la serrure qui n’était que de bois, et fort faible, à la mode du pays.
Amgiad au désespoir de ce dessein voulut s’y opposer. « Madame, dit-il, que prétendez- vous faire ? De grâce donnez-vous quelques momens de patience. » « Qu’avez-vous à craindre, reprit-elle ? La maison n’est-elle pas à vous ? Ce n’est pas une grande affaire qu’une serrure de bois rompue : il est aisé d’en remettre une autre. « Elle rompit la serrure ; et dès que la porte fut ouverte, elle entra et marcha devant.
Amgiad se tint pour perdu quand il vit la porte de la maison forcée. Il hésita s’il devait entrer ou s’évader pour se délivrer du danger qu’il croyait indubitable, et il allait prendre ce parti, lorsque la dame se retourna et vit qu’il n’entrait pas. « Qu’avez-vous, que vous n’entrez pas chez vous, lui dit-elle ? » « C’est, madame, répondit-il, que je regardais si mon esclave ne revenait pas, et que je crains qu’il n’y ait rien de prêt. » « Venez, venez, reprit-elle, nous attendrons mieux ici que dehors, en attendant qu’il arrive. »
Le prince Amgiad entra bien malgré lui dans une cour spacieuse et proprement pavée. De la cour il monta par quelques degrés à un grand vestibule, où ils aperçurent, lui et la dame, une grande salle ouverte, très-bien meublée, et dans la salle une table de mets exquis avec une autre chargée de plusieurs sortes de beaux fruits, et un buffet garni de bouteilles de vin.
Quand Amgiad vit ces apprêts, il ne douta plus de sa perte . « C’est fait de toi, pauvre Amgiad , dit-il en lui-même, tu ne survivras pas longtemps à ton cher frère Assad. » La dame au contraire, ravie de ce spectacle agréable : « Eh quoi, Seigneur, s’écria-t-elle, vous craigniez qu’il n’y eût rien de prêt ! Vous voyez cependant que votre esclave a fait plus que vous ne croyiez. Mais, si je ne me trompe, ces préparatifs sont pour une autre dame que moi ? Cela n’importe : qu’elle vienne cette dame, je vous promets de n’en être pas jalouse. La grâce que je vous demande, c’est de vouloir bien souffrir que je la serve et vous aussi. »
Amgiad ne put s’empêcher de rire de la plaisanterie de la dame, tout affligé qu’il était. « Madame, reprit-il en pensant tout autre chose qui le désolait dans l’âme, je vous assure qu’il n’est rien moins que ce que vous vous imaginez : ce n’est là que mon ordinaire bien simplement. » Comme il ne pouvait se résoudre à se mettre à une table qui n’avait pas été préparée pour lui, il voulut s’asseoir sur le sofa ; mais la dame l’en empêcha. « Que faites-vous, lui dit-elle ? Vous devez avoir faim après le bain : mettons-nous à table, mangeons et réjouissons-nous. »
Amgiad fut contraint de faire ce que la dame voulut : ils se mirent à table, et ils mangèrent. Après les premiers morceaux, la dame prit un verre et une bouteille, se versa à boire et but la première à la santé d’Amgiad. Quand elle eut bu, elle remplit le même verre, et le présenta à Amgiad qui lui fit raison.
Plus Amgiad faisait réflexion sur son aventure, plus il était dans l’étonnement de voir que le maître de la maison ne paraissait pas et même qu’une maison où tout était si propre et si riche, était sans un seul domestique. « Mon bonheur serait bien extraordinaire, se disait-il à lui-même, si le maître pouvait ne pas venir que je ne fusse sorti de cette intrigue ! » Pendant qu’il s’entretenait de ces pensées, et d’autres plus fâcheuses, la dame continuait de manger, buvait de temps en temps, et l’obligeait de faire de même. Ils en étaient bientôt au fruit, lorsque le maître de la maison arriva.
C’était le grand écuyer du roi des Mages ; et son nom étroit Bahader. La maison lui appartenait ; mais il en avait une autre où il faisait sa demeure ordinaire. Celle-ci ne lui servait qu’à se régaler en particulier avec trois ou quatre amis choisis ; il y faisait tout apporter de chez lui, et c’est ce qu’il avait fait faire ce jour-là par quelques-uns de ses gens, qui ne faisaient que de sortir peu de temps avant qu’Amgiad et la dame arrivassent.
Bahader arriva sans suite et déguisé, comme il le faisait presque ordinairement, et il venait un peu avant l’heure qu’il avait donnée à ses amis. Il ne fut pas peu surpris de voir la porte de sa maison forcée. Il entra sans faire de bruit ; et comme il eut entendu que l’on parlait et que l’on se réjouissait dans la salle, il se coula le long du mur et avança la tête à demi à la porte pourvoir quelles gens c’étaient. Comme il eut vu que c’étaient un jeune homme et une jeune dame qui mangeaient à la table qui n’avait été préparée que pour ses amis et pour lui, et que le mal n’était pas si grand qu’il s’était imaginé d’abord, il résolut de s’en divertir.
La dame qui avait le dos un peu tourné, ne pouvait pas voir le grand écuyer ; mais Amgiad l’aperçut d’abord, et alors il avait le verre à la main. Il changea de couleur à cette vue, les yeux attachés sur Bahader qui lui fit signe de ne dire mot et de venir lui parier.
Amgiad but et se leva. « Où allez-vous, lui demanda la dame ? » « Madame, lui dit-il, demeurez, je vous prie, je suis à vous dans le moment : une petite nécessité m’oblige de sortir. » Il trouva Bahader qui l’attendait sous le vestibule, et qui le mena dans la cour pour lui parler sans être entendu de la dame…
Scheherazade s’aperçut à ces derniers mots qu’il était temps que le sultan des Indes se levât : elle se tut, et elle eut le temps de poursuivre la nuit suivante, et de lui parler en ces termes :

- Le conte suivant : Suite de l’histoire du prince Assad