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Histoire d’Aly Mohammed le joaillier, ou du faux calife

LE calife Haroun Alraschid étant sorti secrètement un soir de son palais, comme cela lui arrivait quelquefois, déguisé en marchand, et accompagné de Giafar et de Mesrour, qui avoient pris le même déguisement, parcourut avec eux plusieurs quartiers de Bagdad, et se trouva sur les bords du Tigre. Ayant aperçu un vieillard assis dans une barque, le calife s’approcha de lui, le salua très-poliment, et le pria, en lui présentant une pièce d’or, de les prendre dans sa barque et de les promener un moment sur le fleuve.
« Seigneurs, répondit le vieillard, en mettant dans sa poche la pièce d’or qu’on lui avait offerte, il m’est impossible de vous procurer ce plaisir ; car le calife Haroun Alraschid vient ici tous les soirs prendre le frais et se promener en gondole. Il est accompagné d’un héraut qui publie à haute voix : « DEFENSES A TOUTES PERSONNES, DE QUELQUE RANG ET DE QUELQUE QUALITE QU’ELLES SOIENT, GRANDS OU PETITS, JEUNES OU VIEUX, DE TRAVERSER LE TIGRE, SOUS PEINE DE PERDRE LA TETE, OU D’ETRE ATTACHEES AU MAT DE LEUR VAISSEAU. » Vous arrivez justement au moment où sa gondole va passer, et je vous conseille de vous retirer sur-le-champ. »
Le calife et Giafar, fort étonnés de ce qu’ils entendaient, présentèrent chacun une pièce d’or au vieillard, et le prièrent de les laisser entrer sous des planches qui formaient une espèce de cabane au milieu de son bateau, en attendant que la gondole fût passée. Le vieillard prit les deux pièces d’or en se recommandant à Dieu, fit entrer le calife et ses compagnons dans son bateau, et s’éloigna un peu du rivage. À peine avait-il donné quelques coups d’aviron, qu’ils virent s’avancer au milieu du Tigre une gondole décorée avec la plus grande magnificence, et éclairée par un grand nombre de torches et de flambeaux.
« Ne vous l’avois-je pas bien dit, s’écria le vieillard tout tremblant ? » Ayant aussitôt quitté son aviron, il fit passer les faux marchands sous les planches qui couvraient une partie de son bateau, et étendit à l’entour une toile noire, à travers laquelle ils pouvaient jouir de la vue du spectacle qui s’offrait à leurs regards.
Sur le devant de la gondole était un esclave tenant une cassolette d’or pur, où brûlait du bois d’aloès. Il était couvert d’une tunique de satin rouge, rattachée par une agrafe d’or sur une de ses épaules. Il avait sur sa tête un turban d’une mousseline extrêmement fine, et portait en bandoulière un petit sac de soie verte, brodé en or, où était renfermé le bois d’aloès qu’il mettait dans sa cassolette. Un autre esclave, vêtu de la même manière, et chargé d’une fonction pareille, était assis à l’autre extrémité de la gondole.
À droite et à gauche étaient rangés deux cents esclaves couverts d’habits magnifiques, et au milieu d’eux s’élevait un trône d’or, sur lequel était assis un jeune homme dont la grâce et la beauté effaçaient l’éclat dont il était environné. Il était vêtu d’une robe noire, brodée d’or et de diamants. Il avait au-dessous de lui un homme qui ressemblait parfaitement au grand visir Giafar ; derrière lui, un esclave debout, l’épée nue à la main, jouait, à s’y méprendre, le rôle de Mesrour, chef des eunuques. Autour de lui paraissaient rangés ses courtisans et ses favoris, au nombre de vingt.
Le calife, extrêmement surpris d’un pareil spectacle, dit à son grand visir ; « Que penses-tu de cette aventure ? » « Souverain Commandeur des croyants, répondit Giafar, je ne reviens pas de mon étonnement, et je ne conçois rien à une pareille rencontre. » « C’est, sans doute, reprit le calife, un de mes fils, Almamoun ou Alamin, qui veut s’amuser. » Comme la barque passait dans ce moment à peu de distance de l’endroit où ils se trouvaient, le calife fixa avec plus d’attention le jeune homme assis sur le trône d’or. Ses traits et sa beauté, sa taille et son maintien, une certaine dignité répandue sur toute sa personne, et le cortége dont il étoit entouré, le charmèrent au point qu’il ne put s’empêcher de dire à Giafar :
« En vérité, visir, il me semble voir la pompe et la magnificence qui m’environne au milieu de ma cour ; il n’y manque absolument rien. Ne dirait-on pas que c’est toi-même que voilà (en montrant le personnage qui était en face du jeune homme) ? Ne prendrait-on pas cet esclave pour Mesrour ; et ces courtisans ne ressemblent-ils pas exactement à ceux qui m’entourent ? Je l’avoue franchement, ce que je vois ici embarrasse mon esprit, et je ne sais si je rêve ou si je suis éveillé. »
« Je suis dans la même perplexité, répondit le visir, et mes idées se confondent tellement, que si je ne me trouvois pas auprès de votre Majesté, je serais tenté de douter en ce moment si je suis le véritable Giafar. »
La barque s’étant éloignée, et ayant bientôt disparu à leurs yeux, le vieillard, qui était resté muet et tout tremblant pendant qu’elle passait, s’écria en reprenant son aviron : « Dieu soit loué, heureusement personne ne nous a aperçus, et nous sommes maintenant hors de danger ! »
« Vieillard, reprit Haroun, ne nous as-tu pas dit que le calife vient prendre le frais tous les soirs sur le Tigre ? « « Oui, Seigneur, répondit le vieillard, et depuis un an il n’a jamais manqué d’y venir exactement. « « Eh bien, bonhomme, continua le calife, si tu veux nous faire le plaisir de nous attendre ici demain à pareille heure, nous te donnerons cinq pièces d’or pour ta peine. Comme nous sommes étrangers dans ce pays, nous ne serons pas fâchés de jouir des plaisirs et des divertissements qu’il pourra nous procurer, et sur-tout nous serons flattés de pouvoir nous promener sur le canal. »
Le vieillard, entraîné par l’appât du gain, promit au calife, qu’il prenoit ainsi que ses compagnons pour des marchands étrangers, de se trouver le lendemain au même endroit à l’heure convenue, et il les mit à terre en les comblant de bénédictions.
Le calife, Giafar et Mesrour reprirent le chemin du palais, et y rentrèrent aussi secrètement qu’ils en étaient sortis. Ils quittèrent le costume de marchands, et reprirent chacun leurs vêtements ordinaires. Le lendemain le divan s’étant assemblé, les visirs, les émirs, les gouverneurs des provinces et tous les grands de l’empire vinrent rendre leurs hommages ordinaires au calife, qui prolongea la séance jusqu’à la fin du jour.
Lorsque chacun se fut retiré, le calife dit à Giafar : « Allons, visir, je suis impatient de voir l’autre calife. » « Mesrour et moi, répondit le visir en riant, nous sommes prêts à aller présenter nos respects à sa Majesté. » S’étant alors déguisés tous les trois en marchands, comme la veille, ils sortirent du palais par une petite porte secrète qui donnait sur le Tigre, et s’approchèrent gaiement de la rive, où ils trouvèrent le vieillard qui les attendait dans sa barque.
À peine y étoient-ils entrés, qu’ils aperçurent de loin la gondole du faux calife, qui s’avançait vers eux. L’ayant considérée avec attention, ils virent, quand elle s’approcha d’eux, qu’elle était bordée de deux cents esclaves différents de ceux de la veille, et ils entendirent le héraut publier à haute voix la défense accoutumée. « Parbleu, dit le calife, je n’aurais jamais pu croire une pareille chose, si je n’en avois été moi-même témoin, et si je n’avois entendu cette proclamation de mes propres oreilles. » « Vieillard, ajouta-t-il ensuite en s’adressant au patron, tiens, prends ces dix pièces d’or, et conduis-nous derrière eux. Tu n’as rien à craindre ; car l’éclat des flambeaux qui éblouissent leurs regards, les empêchera de nous distinguer dans l’obscurité à une certaine distance d’eux, et nous pourrons aisément les observer sans qu’ils s’en aperçoivent. »
Le vieillard prit les dix pièces d’or, détacha sa barque, et la dirigea dans l’ombre produite par la gondole que montait le faux calife. Lorsqu’ils furent hors de la ville, et qu’ils eurent gagné les maisons de plaisance et les jardins qui sont aux environs, la gondole s’approcha du rivage, et aborda au fond d’un golfe qui formoit un bassin naturel au-devant d’une terrasse magnifique, éclairée, ainsi que les jardins qui étaient au-delà, par une multitude infinie de feux de diverses couleurs.
Le faux calife ayant sauté légèrement à terre, monta sur une mule qu’on lui tenoit toute prête, et s’avança au milieu de deux files d’esclaves qui portoient des flambeaux, et qui faisoient retentir l’air des cris de « Vive le souverain Commandeur des croyans ! Que Dieu prolonge son règne et le comble de ses bénédictions ! »
Haroun Alraschid, Giafar et Mesrour étant descendus à quelque distance sur le rivage, s’approchèrent du cortége, et se mêlèrent dans la foule. Quelques esclaves ayant aperçu trois personnages qu’ils ne connaissaient pas, et qui paraissaient être des marchands, les arrêtèrent, et les conduisirent sur-le-champ au faux calife.
« Qui êtes-vous, leur demanda-t-il en les fixant attentivement ? Comment êtes-vous venus jusqu’ici, et quelle affaire peut vous y amener à l’heure qu’il est ? »
« Seigneur, répondit Giafar, nous sommes des marchands étrangers qui retournons dans notre pays. Nous sommes partis ce soir de Bagdad, dans l’intention de marcher toute la nuit ; nous suivions notre chemin, lorsque vos gens nous ont rencontrés. Ils se sont saisis de nous, et nous ont amenés devant vous. »
« Rassurez-vous, leur dit le faux calife avec bonté, vous n’avez rien à craindre, puisque vous êtes étrangers ; mais si par malheur vous eussiez été de Bagdad, je vous aurois fait trancher la tête sur l’heure. » Se tournant ensuite vers son grand visir : « Chargez-vous de ces messieurs, lui dit-il, car je les invite ce soir à souper avec moi. »
Le grand visir ayant fait une profonde inclination en signe d’obéissance, fit placer les trois marchands à ses côtés, et le cortége continua de s’avancer vers un superbe palais dont le faîte se perdait dans les nues, et que sa structure et son élégance auraient fait prendre pour la demeure d’un des plus puissants monarques de la terre.
La porte principale était de bois d’ébène recouvert de lames d’or. Au-dessus de cette porte on lisait ces deux vers gravés en lettres d’or :