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Histoire du cheval enchanté

En achevant ces réflexions, par rapport à l’état où il se trouvoit et à la beauté de la princesse, le prince Firouz Schah se mit sur les deux genoux, et en prenant l’extrémité de la manche pendante de la chemise delà princesse, d’où sortoit un bras blanc comme la neige et fait au tour, il la tira fort légèrement.
La princesse ouvrit les yeux ; et dans la surprise où elle fut de voir devant elle un homme bien fait, bien mis, et de bonne mine, elle demeura interdite, sans donner néanmoins aucun signe de frayeur ou d’épouvante.
Le prince profita de ce moment favorable ; il baissa la tête presque jusque sur le tapis de pied, et en la relevant :
« Respectable princesse, dit-il, par une aventure la plus extraordinaire et la plus merveilleuse qu’on puisse imaginer, vous voyez à vos pieds un prince suppliant, fils du roi de Perse, qui se trouvait hier au matin près du roi son père, au milieu des réjouissances d’une fête solennelle, et qui se trouve à l’heure qu’il est dans un pays inconnu, où il est en danger de périr si vous n’avez la bonté et la générosité de l’assister de votre secours et de votre protection. Je l’implore cette protection, adorable princesse, avec la confiance que vous ne me la refuserez pas. J’ose me le persuader avec d’autant plus de fondement, qu’il n’est pas possible que l’inhumanité se rencontre avec tant de beauté, tant de charmes et tant de majesté. »
La princesse, à qui le prince Firouz Schah s’était adressé si heureusement, était la princesse de Bengale, fille aînée du roi du royaume de ce nom, qui lui avait fait bâtir ce palais peu éloigné de la capitale, où elle venait souvent prendre le divertissement de la campagne. Après qu’elle l’eut écouté avec toute la bonté qu’il pouvait désirer, elle lui répondit avec la même bonté :
« Prince, dit-elle, rassurez-vous, vous n’êtes pas dans un pays barbare : l’hospitalité, l’humanité et la politesse ne règnent pas moins dans le royaume de Bengale que dans le royaume de Perse. Ce n’est pas moi qui vous accorde la protection que vous me demandez ; vous l’avez trouvée tout acquise non-seulement dans mon palais, mais même dans tout le royaume : vous pouvez m’en croire, et vous fier à ma parole. »
Le prince de Perse voulait remercier la princesse de Bengale de son honnêteté, et de la grâce qu’elle venait de lui accorder si obligeamment, et il avait déjà baissé la tête fort bas pour lui en faire son compliment ; mais elle ne lui donna pas le temps de parler :
« Quelque forte envie, ajouta-t-elle, que j’aie d’apprendre de vous par quelle merveille vous avez mis si peu de temps à venir de la capitale de Perse, et par quel enchantement vous avez pu pénétrer jusqu’à vous présenter devant moi si secrètement que vous avez trompé la vigilance de ma garde, comme néanmoins il n’est pas possible que vous n’ayez besoin de nourriture, et en vous regardant en qualité d’un hôte qui est le bien-venu, j’aime mieux remettre ma curiosité à demain matin, et donner ordre à mes femmes de vous loger dans une de mes chambres, de vous y bien régaler, et de vous y laisser reposer et délasser, jusqu’à ce que vous soyez en état de satisfaire ma curiosité, et moi de vous entendre. »
Les femmes de la princesse qui s’étaient éveillées dès les premières paroles que le prince Firouz Schah avait adressées à la princesse leur maîtresse, avec un étonnement d’autant plus grand de le voir au chevet du lit de la princesse, qu’elles ne concevaient pas comment il avait pu y arriver sans les éveiller ni elles ni les eunuques ; ces femmes, dis-je, n’eurent pas plutôt compris l’intention de la princesse, qu’elles s’habillèrent en diligence, et qu’elles furent prêtes à exécuter ses ordres dans le moment qu’elle les leur eut donnés. Elles prirent chacune une des bougies en grand nombre, qui éclairaient la chambre de la princesse ; et quand le prince eut pris congé en se retirant très-respectueusement, elles marchèrent devant lui et le conduisirent dans une très-belle chambre, où les unes lui préparèrent un lit, pendant que les autres allèrent à la cuisine et à l’office.
Quoiqu’à une heure indue, ces dernières femmes néanmoins de la princesse de Bengale ne firent pas attendre long-temps le prince Firouz Schah. Elles apportèrent plusieurs sortes de mets en grande affluence. Il choisit ce qui lui plut ; et quand il eut mangé suffisamment, selon le besoin qu’il en avait, elles desservirent, et le laissèrent en liberté de se coucher, après lui avoir montré plusieurs armoires où il trouverait toutes les choses qui pou voient lui être nécessaires.
La princesse de Bengale, remplie des charmes, de l’esprit, de la politesse et de toutes les autres belles qualités du prince de Perse, dont elle avait été frappée dans le peu d’entretien qu’elle venait d’avoir avec lui, n’avait encore pu se rendormir quand ses femmes rentrèrent dans sa chambre pour se coucher. Elle leur demanda si elles avoient eu bien soin de lui, si elles l’avoient laissé content, si rien ne lui manquait, et sur toutes choses ce qu’elles pensaient de ce prince ?
Les femmes de la princesse, après l’avoir satisfaite sur les premiers articles, répondirent sur le dernier :
« Princesse, nous ne savons pas ce que vous en pensez vous-même. Pour nous, nous vous estimerions très-heureuse si le roi votre père vous donnoit pour époux un prince si aimable. Il n’y en a pas un a la cour de Bengale qui puisse lui être comparé, et nous n’apprenons pas aussi qu’il y en ait dans les états voisins qui soient dignes de vous. »
Ce discours flatteur ne déplut pas à la princesse de Bengale ; mais comme elle ne vouloit pas déclarer son sentiment, elle leur imposa silence. « Vous êtes des conteuses, dit-elle, recouchez-vous, et laissez-moi me rendormir. »
Le lendemain, la première chose que fit la princesse quand elle fut levée, fut de se mettre à sa toilette. Jusqu’alors elle n’avait pas encore pris autant de peine qu’elle en prit ce jour-là pour se coiffer et s’ajuster, en consultant son miroir. Jamais ses femmes n’avoient eu besoin de plus de patience pour faire et défaire plusieurs fois la même chose, jusqu’à ce qu’elle fût contente.
« Je n’ai pas déplu au prince de Perse en déshabillé, je m’en suis bien aperçue, disait-elle en elle-même : il verra autre chose quand je serai dans mes atours. »

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